Le vin dans la CE : 3. Moyens mis en oeuvre par le législateur

Laurence Berlemont

Promouvoir les vins de la CE dans les pays tiers

Les règlements présentent les conditions d'octroi des aides à la promotion hors CE, de vins produits dans la communauté. Cela semble une mesure positive visant à aider les producteurs européens à se mettre ou remettre dans la compétition face aux vins du nouveau monde, ou même de vins produits dans des régions historiquement peu ou pas productrices comme la Russie, la Chine ou l'Inde dont les productions augmentent de manière vertigineuse ces dernières années.

Les mises en oeuvre restent à évaluer, leur efficacité à quantifier, mais le principe général qui consiste à dynamiser les ventes de vins de la Communauté européenne dans les pays tiers correspond à ce que l'on peut attendre de telles aides.

Accroître la compétitivité des producteurs

Cet objectif est essentiellement repris par la mesure consistant à aider la restructuration et reconversion du vignoble et par la mesure visant à aider les investissements.

Ce seraient, à mon sens, les mesures les plus intéressantes, à quatre réserves près:

- La restructuration du vignoble vise essentiellement à aider les viticulteurs qui souhaitent changer la variété de vignes implantée sur leur parcelle ou leur mode d'exploitation. Or en Europe (et a fortiori en France), les régions viticoles ont très souvent des variétés imposées par les décrets d'appellation. Dans le Beaujolais par exemple, le cépage Gamay ne peut être remplacé par aucun autre cépage sous peine de perdre l'appellation... Le Cabernet Sauvignon est difficlement remplaçable dans le bordelais, de la même façon, le Pinot en Bourgogne, ou la Syrah en Côtes-du-Rhône, etc. Cette mesure est donc sans intérêt pour un certain nombre de ces régions...

- L'aide aux investissements ne s'applique pas au renouvellement du matériel, ce qui exclut les vignerons qui, ayant difficilement résisté à la crise du monde viticole, n'ont pas investi depuis plusieurs années par manque de rentabilité.
Ces vignerons-là auraient pu, grâce à cette aide, se remettre à niveau technique, ce qui n'est donc pas prévu par cette mesure, alors qu'ils auraient dû être le coeur de cible de la réforme.

- A aucun moment le règlement n'insiste sur la nécessité, pour les viticulteurs, de viser un objectif qualitatif dans les process, les modes de vinification, la conservation des vins... La production qualitative n'est abordée que sous l'angle des changements de cépage, amélioration des installations techniques, améliorations commerciales... sans mention des aspects qualitatifs de l'élaboration même des vins (tri des raisins, savoir-faire oenologique, ou même formation du personnel aux vignes et en cave...).

Contrôler les flux de vins en provenance des pays tiers

Contôler (plutôt vérifier) les entrées me paraît, une bonne mesure, ne serait-ce que pour des raisons de santé publique. Certificats et analyses obligatoires à l'entrée de la CE seront toujours des freins qu'il faudra conserver afin de limiter l'entrée de produits qui ne correspondraient pas à nos normes en vigueur.

En revanche, imposer des droits à l'importation dans la CE visant à stabiliser le marché communautaire me paraît être une mesure illusoire. Si nous imposons des droits à l'importation, par effet miroir, nous subirons des barrières équivalents au moment où nous voudrons exporter nos produits.

Dans un marché mondial ouvert, il paraît plus important d'avoir la liberté d'exporter nos vins vers les pays tiers qui représentent un marché potentiel de 5 milliards de personnes consommant en moyenne 25ml de vin par an et par habitant (et dont on voit la consommation fortement progresser ces dernières années), plutôt que de vouloir protéger la CE d'une invasion hypothétique de vins produits dans les pays tiers vers son marché intérieur. La population de la CE d'environ 300 millions de personnes est déjà grande consommatrice de vins (consommation: 33l/an/habitant) et on imagine mal que cette consommation puisse rapidement et sensiblement évoluer.

Nous avons bien plus à gagner à pousser les ventes de nos vins à l'export (avec un marché potentiel autrement plus grand) que de freiner l'importation des vins issus des pays tiers. D'autre part sur le principe même de la protection de nos marchés, considérant qu'un protectionnisme équivalent prive une grande partie de Nord Américains du plaisir de découvrir nos fromages, je ne peux m'empêcher de me demander alors quel camembert on m'empêchera personnellement de découvrir...

Protéger les dénominations ainsi que l'information des consommateurs

Imposer une législation claire de l'étiquetage et axer le discours sur le bon niveau qualitatif supposé des vins bénéficiant d'une AOP ou IGP est une bonne direction dans un contexte où notre capacité à produire à bas coût est, et restera médiocre, en comparaison de certains pays tiers (coût de main d'oeuvre élevé...). La CE a la chance de posséder encore une image plutôt qualitative dans le monde entier; vouloir conserver cette image est non seulement louable mais surtout demeure l'un des derniers atouts forts en Europe.

La viticulture qui vit bien dans la CE est généralement celle des vins très hauts de gamme (Champagnes, grands crus...).Les producteurs de ces vins maintiennent une exigence qualitative forte, généralement imposée par leurs marchés, eux-mêmes très exigeants.

Cette production haut de gamme, si elle est constatée par le législateur, ne fait, en revanche pas l'objet d'incitations. Ainsi, peut-on déplorer l'absence, dans ces nouveaux règlements, d'un message fort poussant les viticulteurs à produire des vins de haut de gamme. Car si elle n'est pas très importante en volume, cette production, par son image, tire la viticulture européenne vers le haut.

Le règlement insiste sur le respect de règles existantes, de la protection juridique des produits correspondants (protection des méthodes, des usages, protection des noms...) mais à aucun moment sur le niveau qualitatif qu'il convient, absolument et en permanence de faire évoluer vers le haut...

On aurait pu imaginer une mesure qui soutienne la vendange en vert partielle (visant la production de vins plus concentrés, de meilleure qualité), ou des mesures incitatives quant à l'élaboration même des vins, qui aillent au-delà des préconisations de l'OIV. Celles-ci constituent en effet un minimum qualitatif de base, mais en aucun cas une incitation faite aux vignerons à se dépasser qualitativement...

Dans n'importe quelle activité ou industrie, on estime que se concentrer de maintenir un niveau qualitatif revient à reculer face à une concurrence, qui elle, ne fait que progresser. C'est bien évidemment le cas aussi en viticulture.

Si l'on veut positionner une partie de nos vins sur les marchés haut de gamme, il faut donner aux viticulteurs les moyens de pousser la production vers le sommet de la qualité. Sinon, les vins de la CE auront l'inconvénient de contraintes législatives fortes sans avoir l'avantage de proposer un niveau qualitatif suffisamment élevé pour être à la hauteur des prix demandés:

- La CE possédera alors des marques et des noms juridiquement bien protégés, mais qui n'auront plus aucune aura qualitative,
- Les consommateurs se détourneront de produits qui n'auront pas su évoluer.

Ce sera donc une raison de plus pour vendre moins bien nos vins et continuer dans notre cercle vicieux de la baisse de la production imposée par les mauvaises ventes...

Sécuriser les producteurs quant aux fluctuations de marchés

Deux mesures sont prises pour permettre une meilleure régularité des revenus des producteurs:

1/ L'aide à la constitution de fonds de mutualisation,
2/ L'assurance récolte en cas de catastrophe naturelle. Il s'agit de mesures probablement populaires dans le monde de la viticulture mais qui ne constituent pas une clause essentielle.

En effet, je ne pense pas que les viticulteurs attendent comme mesure prioritaire d'être subventionnés les mauvaises années.

C'est certes un confort que le législateur apporte, mais les producteurs préfèrent probablement que leur activité soit suffisamment solide pour pallier une mauvaise année plutôt que d'être assistés par une mesure de soutien de plus. Il semble que le législateur souhaite gérer la viticulture européenne comme le reste de son agriculture : en la subventionnant. Cela laisse augurer un futur proche d'une viticulture sous perfusion qui ne pourra bientôt plus vivre par elle-même. Ainsi le cercle vicieux se met-il en route: on aide la viticulture, qui s'y habitue, qui ne peut plus survivre seule et qui finit par dépendre complètement du système en place, de son administration, etc.

Source Le trait d'union

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