Origine et segmentation : Un pari difficile

Claudine Galbrun

Après la réécriture des cahiers des charges des vins à indication géographique, la Commission européenne demande à ces derniers de prouver leur lien à cette origine. Une occasion pour les acteurs de la filière de redéfinir ce qu'est une AOP voire une IGP et de faire le ménage dans une offre qui manque cruellement de lisibilité pour le consommateur.

“ Un vin juste doit avoir la gueule de l'endroit où il est né et les tripes du bonhomme qui l'a fait naître ” : telle est la définition d'un vin de terroir que propose Jacques Puisais, oenologue réputé. Une définition drôle et enlevée mais qui ne suffira sans doute pas à convaincre totalement la Commission européenne sur le lien qu'un vin peut entretenir avec son origine. Car après avoir bâti, lors de la dernière réforme de l'OCM (Organisation commune de marché) une nouvelle segmentation de l'offre qui distingue les vins à indication géographique dont les AOP (ex-AOC) et les IGP (ex-vins de pays), des vins sans indication géographique, cette même Commission demande aux premiers, dans le cadre de la réforme des signes de qualité, de prouver pour les AOC demandant leur reconnaissance en AOP leur lien au terroir et pour les ex-vins de pays désireux d'obtenir l'IGP, leur lien au territoire. La contrepartie en étant une protection de ces indications géographiques au plan international. Seve, une association de vignerons qui milite depuis ses origines pour “ obtenir une refondation des AOC sur cette éthique : qualité, originalité, respect de l'environnement, agriculture durable et solidaire, respect du consommateur ” s'inspirant des thèses élaborées par feu l'ancien président du comité vins de l'Inao, René Renou, a sauté sur l'occasion pour demander une révision de la segmentation de l'offre française, la fin du tout AOC (AOC qui représentent aujourd'hui plus de 50 % de cette offre) ce qui pourrait donner les moyens d'une sortie de crise qualitative. “ Les consommateurs ont besoin d'indications fiables sur ce lien réel au terroir.

L'enjeu de l'écriture du lien au terroir est une réflexion sur la nature de ce lien et la redéfinition des conditions de son expression dans les vins. Une partie des vins actuellement en AOC doit passer en IGP, et les vins d'AOC passant en AOP doivent l'obtenir par cette exigence accrue dans leur rapport au terroir ”, indique Patrick Baudoin, secrétaire général de Seve. Ainsi, pourquoi ne pas imaginer que les AOC bordeaux, languedoc, bourgogne pourraient rejoindre la catégorie des IGP…

Prouver le lien à l'origine des vins à indication géographique, tel que le demande Bruxelles, pourrait être l'occasion pour la filière de revoir la segmentation de son offre. (P. Cronenberger)

Prouver le lien à l'origine des vins à indication géographique, tel que le demande Bruxelles, pourrait être l'occasion pour la filière de revoir la segmentation de son offre. (P. Cronenberger)

 

Seve n'est pas seule à penser qu'il faudrait profiter de cette opportunité d'une relecture du lien à l'origine pour revisiter la segmentation de l'offre. Certains d'ailleurs n'hésitent pas à dire que certains vins de pays auraient toute leur place dans la catégorie des AOP tant ils cultivent un lien au terroir plus qu'un lien à leur territoire. La différence sémantique tendant parfois à s'estomper. Michel Servage, président de la CFVDP (Confédération française des vins de pays) se déclare prêt à accueillir dans le giron de sa confédération ces AOC qui montreraient quelques difficultés à établir un lien avec leur terroir : “ les AOC ou futures AOP doivent revenir à ce qu'est une véritable AOC. Il va sans aucun doute être compliqué à certaines de ces grandes AOC de prouver ce lien ”. Pour l'Afed (Association française des embouteilleurs distributeurs), il est d'ailleurs “ sain ” de se poser la question. “ Pour des AOC qui ont triplé, voire quintuplé leur production, établies sur de grandes surfaces, il semble difficile de parler d'une unicité de terroir. ” Mais d'autres ne l'entendent pas de cette oreille et refusent de voir un lien entre l'inscription du lien à l'origine dans les cahiers des charges des vins, qui était prévu de longue date et un débat sur la segmentation. C'est le cas de Bernard Farges, président du Syndicat des AOC bordeaux et bordeaux supérieur : “ Lorsque l'on aborde le sujet avec des viticulteurs, ils ne comprennent pas que l'on veuille remettre en cause une réglementation, des délimitations qui ont été instaurées il y a 50 ou 60 ans.

Sans aucun doute, un débat sur la segmentation de l'offre est nécessaire mais il ne faut pas en profiter pour faire la peau à certaines AOC. Ou alors, tout le travail mené sur la réécriture des cahiers des charges était inutile. On peut aussi prendre l'exemple de la Champagne qui est une AOC régionale. Y aurait-il plus de liens au terroir qu'à Bordeaux ou dans les Côtes du Rhône ? Bien sûr que l'on peut imaginer une IGP bordeaux. Mais ce n'est pas une petite décision à prendre. Cela veut dire aussi plus de volume à vendre et un niveau de prix différent de l'AOC. Plutôt que de s'en remettre à des décisions administratives ou réglementaires, mieux vaut écouter ce que dit le marché ”.

En admettant ou en concevant que certaines AOC “ volumiques ” rejoignent la catégorie des IGP, encore faudra-t-il arriver effectivement à faire accepter aux viticulteurs ce qui pourrait être perçu comme un déclassement. “ Il y a là sans aucun doute un frein psychologique à lever ”, estime Michel Servage. “ D'autant plus que l'appellation IGP n'est pas connue du consommateur. Mais il faut aussi être pragmatique : tout dépendra du chiffre d'affaires que l'on peut réaliser dans l'une ou l'autre des catégories. ” En tout cas, dans un premier temps, selon la Cnaoc (Confédération nationale des vins à AOC), il n'y aura pas de remise en cause des AOC existantes, toutes les AOC devant passer en AOP. “ Il y a un travail de formalisation sur le lien entre le terroir et le vin à fournir. L'Inao devant tout mettre en oeuvre pour faciliter ce travail, les choses sont censées se passer naturellement. ” Ce qui ne manque pas de faire hurler l'association Seve : “ Si le travail sur le lien à l'origine se limite à cela, nous allons droit au désastre. Les besoins des producteurs et des consommateurs étant les plus forts, une réforme qui aurait accepté de faire en sorte que ” tout change pour que rien ne change “ et reconduisant le principe ” tout AOC “ aboutira à l'explosion des acquis, des principes, du système AOC/Inao. ” La Cnaoc prévient que Bruxelles se montrera exigeante pour les AOP futures. Mais qu'au-delà de cette reconnaissance des AOC actuelles. Elle estime que les professionnels doivent réfléchir à la cohérence au niveau régional entre les AOP, les IGP et les vins sans IG (indication géographique. “ Si les professionnels ne font pas leur propre choix, ce sont les opérateurs qui s'en chargeront. ”

Pour en savoir plus

Voir dossier de Réussir Vigne d'avril 2010. (RV n°162, p. 16 à 22.)

Source Réussir Vigne Avril 2010

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