Céréales : des bateaux sur la mer Noire et l'inconnue des semis en Ukraine

Trois semaines après le début de l'invasion russe, les céréales s'échangent à des prix record dans un marché extrêmement volatil, balloté entre une demande soutenue, une communication russe sibylline sur ses exportations et des inquiétudes sur la capacité de semis en Ukraine.

Les mouvements de bateaux ont repris sur la mer Noire et les marchés des matières premières agricoles "intègrent l'idée que l'Ukraine, exportateur majeur de maïs, blé et tournesol, ne sera pas au rendez-vous", résume Gautier Le Molgat, analyste au cabinet Agritel (Argus Media France).

Chargements russe en mer Noire

Malgré l'inflation des primes d'assurance et les niveaux de prix, avec un blé autour de 380 euros la tonne pour chargement en mai sur Euronext, les échanges s'intensifient. Le cours se stabilise ces derniers jours mais reste à un niveau quasi record, supérieur d'environ 85 euros la tonne à celui de la veille de l'invasion.

Les mouvements de vraquiers ont repris de Russie et de Roumanie, la Turquie est aux achats pour 270.000 tonnes de blé tendre, l'Algérie cherche de l'orge fourragère. L'Egypte, qui attend toujours ses livraisons russes, a par ailleurs, via un acheteur privé, acquis un chargement de céréales au départ de la France, indique le cabinet Inter-Courtage.

"Les expéditions des ports russes de la mer Noire ont considérablement augmenté. Nous avons rehaussé nos prévisions pour le blé russe de mars de 1,2 à 1,6 million de tonnes (pour les exportations)", explique à l'AFP Andrey Sizov, directeur général du cabinet de conseil agricole russe SovEcon. "La réalité est qu'il n'y a pas d'interdiction d'exportation, du moins pour l'instant, mais le risque de restrictions supplémentaires est, selon nous, relativement élevé", prévient-il.

De fait, l'annonce russe d'une possibilité d'embargo sur les céréales a "fait l'effet d'une bombe" sur les marchés selon Inter-Courtage, avant que Moscou ne précise dans la nuit du 14 mars que ces restrictions aux exportations ne s'appliqueraient que vers quatre républiques ex-soviétiques d'Eurasie (Kazakhstan, Bélarus, Arménie, Kirghizstan).

Pour Gautier Le Molgat, la Russie de Vladimir Poutine, qui a déjà mis en garde contre un risque d'inflation alimentaire du fait des sanctions imposées à son pays, "agite un chiffon rouge" : "Le message est clair : on peut aussi fermer les vannes pour tout le monde".

L'inconnue des semis ukrainiens

Kiev fait tout pour semer, avec des dérogations à la conscription accordées aux paysans, mais les difficultés sont légion. Au début de la guerre, "70% des semences commandées avaient été livrées en Ukraine, mais seuls 20% avaient atteint leur destination finale dans les fermes", selon Claude Tabel, président de la filière des semenciers en France, premier exportateur mondial.

Les semis de printemps sont annoncés "en baisse de 25 à 40%", selon Agritel. Les rendements seront nettement en repli (-20% pour le maïs et le tournesol), pronostique l'Organisation des Nations unies pour l'agriculture et l'alimentation (FAO).

Notant que le maïs est plus gourmand en engrais que le blé et qu'il sera difficile de transformer les graines de tournesol en huile (dont l'Ukraine assure seule la moitié du commerce mondial), la FAO estime que "les agriculteurs pourraient choisir de planter des cultures plus directement liées à la sécurité alimentaire locale, comme les pommes de terre".

Le choc pour les pays fragiles

Commentant la dégringolade de la lire turque et la chute de 8% en dix jours de la Bourse égyptienne, Christopher Vecchio, analyste pour le site DailyFX, redoute une inflation des denrées alimentaires qui "sème les graines d'une l'instabilité politique" rappelant les prémices des printemps arabes de 2011.

Pour David Laborde Debucquet, chercheur à l'International Food Policy Research Institute, "la grosse inquiétude" concerne la prochaine récolte et le "niveau des stocks". Relevant que l'Inde et l'Argentine ont eu de bonnes récoltes de blé, il estime que cela pourrait "compenser l'Ukraine dans les trois mois mais pas si l'Ukraine ne produit pas du tout cette année". Des ajustements pourraient venir du Canada, du Kazakhstan et de Russie.

Mais, prévient-il, "il y a certains pays dans lesquels la situation est déjà tellement mauvaise que même les situations de court terme peuvent avoir un coût en vies humaines. Dans des pays comme le Yémen ou la Somalie, (...) on ne peut pas se permettre d'avoir un choc".