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Viande bovine : “L’enfumage, c’est fini !”

15 UNION DU CANTAL

Bruno Dufayet, président de la Fédération nationale bovine (FNB).
Bruno Dufayet, président de la Fédération nationale bovine (FNB).

Depuis plusieurs semaines, on assiste à un net redressement des cours des vaches, suite au mouvement de rétention des animaux, initié par la Fédération nationale bovine.

Stocks fictifs

Le marché de la viande bovine n’est pas le seul à avoir été grassement alimenté en fake news ou plus simplement en vraies fausses informations. Le marché de l’agneau en a lui aussi fait les frais : à 15 jours des Pâques (juive et chrétienne) et de la fête de l’Aïd, le chiffre de 500 000 agneaux en stock dans les élevages a largement circulé, conduisant à une mobilisation générale de la filière, à une vaste campagne de communication et la mise en avant de l’agneau français en GMS. Patatras… les 500 000 agneaux n’étaient pas en surstock mais l’effectif à vendre.

Conséquence : cette supposée situation d’excédent s’est traduite par une baisse de 1 € sur les cours de l’agneau et cette anticipation des ventes a tari le marché précocement, la grande distribution se retrouvant sans agneaux tricolores au moment de Pâques… De la même façon, d’autres filières ont crié au loup : le demi-million de tonnes de pommes de terre en stock s’est finalement avéré 200 000 t, les stocks massifs de foie gras n’ont, après vérification été que de + 15 %…

Il y a quelques semaines, la FNB a appelé les éleveurs à une rétention des animaux en ferme. Ce mot d’ordre inédit a-t-il été suivi d’effets sur les disponibilités et les cotations ?

Bruno Dufayet, président de la Fédération nationale bovine (FNB) : “Ça fait trois ans que les prix chutent en viande bovine, avec pour conséquence des éléments franchement inquiétants : une décapitalisation de 3 % par an du cheptel allaitant, près de 2 000 éleveurs de moins chaque année… Et le Covid a montré une nouvelle facette du marché de la viande : même avec une consommation au rendez-vous, des abattages qui se maintenaient, on a subi des baisses de prix sans que la filière subisse de crise. Pour les éleveurs, ça a été un ras-le-bol général. Les appeler à retenir leurs animaux en ferme, ou plutôt à décaler leurs ventes, sachant que les trésoreries étaient déjà au plus mal, a été une décision qui n’a pas été facile à prendre, c’était en quelque sorte un cri de désespoir.

Si aujourd’hui, on ne peut estimer concrètement combien d’animaux ont été retenus ou reportés, on sait qu’il n’y a pas besoin d’une rétention énorme pour impacter le marché. En tout cas, on a le sentiment que cette action a généré une prise de conscience à l’aval de la filière, qu’une nouvelle dynamique s’est créée, qui a commencé par le secteur de l’abattage et notamment le groupe Bigard qui a été le premier à dire qu’il fallait enclencher cette dynamique, sous peine de ne plus avoir de production bovine française et de souveraineté en la matière. C’est historique ! D’autres opérateurs ont suivi, de même que la grande distribution qui a compris qu’il valait mieux arrêter la politique des prix bas, notamment sur le steak haché, mieux rémunérer les éleveurs et tendre vers les fameux coûts de production.

L’épisode Covid a mis encore plus en lumière les dysfonctionnements de la filière et les risques à continuer dans ce schéma pour tous les maillons de la filière. Pour autant ce n’est pas encore gagné.”

Concrètement, à combien s’élèvent ces hausses de prix ?

B. D : “Cette reprise importante des prix, qui a débuté il y a cinq semaines, représente 31 centimes d’euro du kilo (cotations de la semaine dernière, NDLR) sur le cœur de gamme, c’est à dire la vache R=. Cette semaine, on est encore sur une dynamique haussière et on va vite arriver à 4 €/kg payé aux producteurs sur cette catégorie.

C’est une première étape, un premier bol d’oxygène sachant que le coût de production pour la vache R= est de 4,89 € et qu’on était descendu au plus fort de la “crise” à 3,30 €. Cette dynamique se répercute sur toutes les autres catégories, mais aussi sur les génisses et les vaches laitières. Toute la voie femelle bénéficie de ce travail mené par la FNB.”

Tous les opérateurs jouent le jeu ?

B. D. : “Ça a mis du temps mais tout le monde est en train d’emboîter le pas. Le temps de réaction a été plus ou moins long selon les opérateurs, mais tous y sont contraints : s’ils veulent avoir des vaches, il va falloir les rémunérer. On dit aux agriculteurs d’aller vers le plus offrant. La situation est donc en train de s’améliorer et les rapports de force de se rééquilibrer. Ce qu’a montré cette action c’est que la ténacité paie.

Il faut aujourd’hui que les éleveurs soient eux aussi fermes dans les négociations. Et que cette prise de conscience de l’aval ne soit pas qu’un feu de paille. On veillera à ce que chaque opérateur porte cette dynamique sur le long terme…”

Quid de la voie mâle, des JB ?

B. D. : “Le JB (jeune bovin) a perdu 10 centimes rien que durant le confinement, sachant qu’il avait déjà baissé en début d’année. Il manque 80 centimes en moyenne du kilo pour couvrir le coût de production. Il faut qu’on parvienne à enrayer cette baisse et enclencher une hausse des cours si on veut encore de l’engraissement en France.

On pourrait avoir la même progression que pour le cœur de gamme avec une bonne dynamique export. Là aussi, il va falloir que les abatteurs, distributeurs, exportateurs comprennent qu’il faut du prix.”

Le prix du broutard peine lui aussi à décoller…

B. D. : “Tous les indicateurs plaident en ce sens : moins de vaches, donc moins de broutards sur le marché ; des marchés à l’export qui se portent bien : l’Italie a accueilli autant de nos broutards ce premier semestre que sur la même période de 2019, on est même légèrement mieux à + 0,2 % avec pourtant moins de bêtes disponibles.

L’Espagne, après un moment très difficile post-confinement, a retrouvé son niveau d’importations d’avant-Covid, et les exportations vers l’Algérie restent très dynamiques. Les opérateurs qui font de l’Algérie rémunèrent d’ailleurs plutôt mieux les animaux, y compris dans le Cantal, avec + 20, voire + 25 centimes, ce n’est pas anodin ! Pourtant, on entend un discours ambiant très négatif : certains opérateurs expliquent, dans le Cantal, que la situation sur l’Italie est très compliquée.

Or, la semaine dernière, les volumes exportés vers la péninsule ont progressé de 12 %, la semaine précédente, on étai déjà sur du + 24 %, soit + 5 000 broutards expédiés. Il y a une désinformation terrible, mais les chiffres sont plus têtus que le discours des opérateurs. Aussi, à la FNB, on a décidé de s’en tenir aux seuls chiffres et indicateurs fiables.

Le temps de l’enfumage est fini ! Il faut arrêter ces discours injustifiés avec la volonté de toujours mettre la pression soit pour éviter des hausses, soit pour organiser la baisse des prix de la part des opérateurs, qu’ils soient privés ou coops. Nous allons donc essayer de rencontrer à nouveau les quatre-cinq principaux exportateurs… et parallèlement, communiquer un maximum d’informations aux éleveurs.”

Les chiffres, que les chiffres...

Que retenez-vous au final de cet épisode ?

B. D. : “Qu’il faut arrêter de prendre pour argent comptant toutes les discussions dans les cours de ferme ! Désormais, à la FNB, on ne suit plus que quatre indicateurs : la consommation, le nombre d’animaux abattus, les cotations et le stock d’animaux en ferme.

Avec ces quatre chiffres, on a une très bonne vision du marché de la viande. C’est comme ça qu’on est arrivé à ne pas tomber dans une spirale à la baisse. On a entendu des choses incroyables : qu’il y avait 40 000 puis 50 000 JB en stock dans les élevages, on a consulté la BDNI(1), verdict : il n’y en avait que 1 000 ! Dès lors qu’on a communiqué ce chiffre, on n’a plus entendu parlé de stock de la part des opérateurs…”

(1) Base de données nationale d’identification bovine. 

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