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Le changement climatique, un festin pour les bioagresseurs des vergers

Raphaël Lecocq

Le changement climatique, un festin pour les bioagresseurs des vergers

Des hivers plus doux et humides et des été plus secs et plus chauds tendent à accroitre la virulence d’insectes et de maladies indigènes, tout en faisant le lit de nouveaux parasites. Vigilance et agroécologie obligatoires.

A paraître

« Les productions fruitières à l’heure du changement climatique » : tel est le titre de l’ouvrage à paraître prochainement aux Editions Quae, sous la direction de Jean-Michel Legave, ancien directeur de recherche à l’Inrae, avec la contribution d’une quarantaine de co-auteurs. Sur environ 350 pages, l’ouvrage abordera les incidences du changement climatique sur les espèces fruitières des régions tempérées, sous l’angle de la physiologie, de l’épidémiologie, de l’économie. Quatre enjeux majeurs seront détaillés, à savoir la phénologie, la contrainte hydrique, la qualité des fruits et les bioagresseurs. Les stratégies d’adaptation seront abordées en trois points : diversification et domestication des espèces fruitières, amélioration génétique, évolution des systèmes et des aires de culture.

Dans nos vergers et sous nos latitudes tempérées, que peuvent bien changer, au plan sanitaire, quelques degrés supplémentaires et des millimètres d’eau pas forcément moins nombreux mais répartis différemment dans le temps et dans l’espace ? Beaucoup de choses, à en croire Jérôme Jullien, référent national en charge de la surveillance biologique du territoire au ministère de l’Agriculture. A l’occasion du Sival 2020, en janvier dernier, l’expert a esquissé un futur épidémiologique, proche voire déjà effectif, des plus « anxiogènes », comme il en a convenu lui-même.

Des incidences multiples et sèvères...

Jugez plutôt. Il faudra compter avec l’émergence hâtive de certains insectes ravageurs tels que tordeuses et arpenteuses, avec des débuts de vols et des activités larvaires plus précoces ; l’apparition d’une troisième génération du carpocapse des pommes, poires, coings et noix (Cydia pomonella), d’ores-déjà constatée dans le Sud de la France ; l’augmentation du nombre de générations de Drosophila suzukii, la drosophile affectant les cerisiers et les arbustes à petits fruits (groseilliers, cassissiers, framboisiers...), qui peut connaitre jusqu’à 13 générations au Japon et dépasser les 6 dans le Sud-Est et en Corse ; le développement des populations d’insectes piqueurs et suceurs de sève tels que pucerons, cochenilles, punaises et cicadelles, à l’origine de dégât directs (esthétique et agréages des fruits, pertes de vigueur et de rendement) et indirects (transmission de maladies vectorielles) ; la sédentarisation d’insectes jusqu’alors migrateurs, tels que des noctuelles ; l’acclimatation d’organismes nuisibles d’origines tropicales ou subtropicales telles que la mouche méditerranéenne des fruits (Ceratitis capitata), détectée en Pays de Loire en 2019 ou la mouche orientale des fruits (Bactrocera dorsalis), détectée en Italie en 2018, deux insectes polyphages ; l’émergence d’insectes xylophages tels que scolytes et capricornes tirant profit du stress physiologique induit par la chaleur et la sécheresse; le développement de pourritures racinaires et de chancres fongiques ou bactériens lié à la présence plus importante d’inoculum primaire en sortie d’hiver, tels que mildiou, phytophtora sur porte-greffes ou variétés sensibles de pommiers et groseilliers ; la manifestation du chancre européen à Nectria galligena, sans oublier le feu bactérien (Erwinia amylovora), dont la résurgence est avérée sur des variétés de pommiers et de poiriers vulnérables.

 ...non comptés les facteurs abiotiques

Bien qu’impressionnante, la liste n’est évidemment pas exhaustive. Elle l’est d’autant moins qu’il faut aussi compter avec des facteurs abiotiques. « Il s’agit par exemple de problème de nécroses ou d’asphyxie racinaires liés à des excès d’humidité en hiver, en particulier dans les terres hydromorphes un peu lourdes », détaille Jérôme Jullien. « Il faut aussi compter avec une altération de la vernalisation pour les arbres à floraison printanière, du stress physiologique en période de végétation susceptible d’accroître la sensibilité des cultures à des parasites de faiblesse, une déficience de l’évapotranspiration estivale pouvant entrainer des brûlures de feuilles et de l’épiderme des fruits ou encore une maturation plus précoce des fruits, ce qui n’est pas sans incidences vis à vis de certains ravageurs comme Drosophila suzukii, qui pond ses œufs sur des fruits en cours de coloration et de maturation, donc à l’approche de la récolte avec les difficultés de lutte que cela suppose ». Autre effet collatéral du changement climatique : la végétation entourant les vergers étant davantage soumise à la sécheresse et à la dessiccation, les insectes, notamment les piqueurs de sève, se reportent sur les cultures irriguées...

L’agroécologie à la rescousse

Le changement climatique n’explique pas à lui seul l’émergence des nouveaux parasites, qui migrent aussi à la faveur des échanges internationaux. « Les deux phénomènes sont corrélés », explique l’expert. « Les échanges augmentent les risques d’introduction de bioagresseurs mais le changement climatique facilite leur acclimatation et leur colonisation. Les liens de causalité entre climat et bioagresseurs sont relativement prégnants pour un certain nombre d’espèces ces dernières années ». Jérôme Jullien rappelle l’absolue nécessité – c’est du reste une obligation – pour chaque producteur de surveiller régulièrement ses vergers et de signaler, le cas échéant, des suspicions d’organismes émergeants auprès du Service régional de l’alimentation dont ils dépendent. Du côté des méthodes de lutte, les bioagresseurs qui ont le statut de quarantaine ou de prioritaire font l’objet de mesures d’urgence, conformément au nouveau règlement en santé des végétaux adopté le 14 décembre 2019. « S’agissant des autres organismes nuisibles non réglementés, les pouvoirs publics plébiscitent les solutions de biocontrôle », analyse Jérôme Jullien. « Le problème, c’est qu’il faut au minimum quatre ou cinq ans pour identifier le cortège d’auxiliaires parmi les prédateurs, le entomophages, les parasitoïdes. Les solutions de biocontrôle doivent du reste être testées sur notre territoire car le comportement des bioagresseurs peut être différent de celui observé dans leurs zones d’origine. Face au changement climatique, il faut plébisciter les techniques de régulation naturelle et de résilience des cultures, ce qui passe par la diversification, y compris dans l’environnement immédiat des monocultures ». Autrement dit, l’agroécologie.

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