Gestion des risques : « je crois à la sagesse paysanne »

Lise Monteillet

Le colloque a réuni des spécialistes de la gestion des risques du monde entier.
Le colloque a réuni des spécialistes de la gestion des risques du monde entier.

Rencontre avec Sylvie Lupton, enseignant-chercheure en économie et titulaire de la chaire « management des risques en agriculture »*. Cette chaire organise les 22 et 23 février le premier colloque international consacré à la gestion des risques agricoles, à Paris.

Pourquoi avoir voulu organiser ce colloque ?

Sylvie Lupton : On voulait une agora pour débattre sur les risques, pour faire rencontrer les agriculteurs, les syndicats agricoles, les cabinets d’audit et de conseil ainsi que les chercheurs des sciences sociales et du vivant. La conférence a eu du succès parce qu’elle répond à un besoin dans tous les pays, de la part des agriculteurs notamment.

Si vous deviez retenir trois idées fortes qui ressortent de ce colloque ?

S.L : La première idée est « ensemble, c’est tout ». Quand un agriculteur est isolé, il a beaucoup de mal. La seconde notion importante est celle de la « prise de pouvoir ». Dans le monde, c’est la grande distribution qui a pris le pouvoir dans la chaîne agroalimentaire. L’industrie agroalimentaire et les agriculteurs perdent en valeur au niveau des prix de vente de leurs produits. Ils sont pris en étau. Dernier point : « l’incertitude partagée ». On ne peut pas dire qu’on va apporter toutes les solutions. On ne peut pas non plus dire que l’agriculteur peut tout gérer. Il y a des choses qu’on ne peut pas prévoir. On doit rester humble. 

Est-ce que vous trouvez que les agriculteurs français ont une vision « biaisée » de leurs risques par rapport à la réalité?

S.L : Une partie de la sociologie des risques dit qu’il existe des perceptions biaisées des risques de la part des agriculteurs. Mais ce savoir biaisé existe aussi chez les chercheurs. C’est ce qu’on appelle en économie la rationalité limitée. Personne n’est capable d’avoir une connaissance parfaite des choses, nous voyons avec des œillères. C’est seulement ensemble qu’on peut arriver à constituer une sorte de kaléidoscope de la réalité. D’où l’importance du « tous ensemble » au niveau de la vision des risques.

Que peut faire un agriculteur, concrètement, pour gérer ses risques ? 

S.L : C’est un vaste sujet. Il n’y aura jamais une seule solution. Je crois foncièrement à la sagesse paysanne. Quand je rencontre des agriculteurs, ils m’apportent toujours beaucoup de connaissances. Il y a une panoplie d’instruments et de méthodes qu’ils connaissent comme le conseil, l’assurance, la diversification, les coopératives… Parfois, ils ne choisissent pas les coopératives, ils veulent gérer le risque eux-mêmes. Mais très souvent, les agriculteurs sont dans des réseaux. Cela peut être des syndicats, des groupements d’intérêt économique et environnemental, etc. 

Le thème de l’assurance récolte est souvent revenu au cours de ce colloque. Cela demeure un sujet assez impopulaire auprès des agriculteurs, quel est votre avis ?

S.L : Je vais donner l’exemple d’un agriculteur qui avait deux terrains. Il pensait que l’un d’eux ne pouvait pas être sinistré donc il ne l’a pas assuré. En 2016, c’est le contraire qui s’est passé. Par la suite, il a assuré les deux parcelles. Il faut laisser le libre choix à l’agriculteur de voir ce qui semble être le mieux pour lui, par rapport à la protection. Il faudrait plus d’aide pour rendre l’assurance plus abordable. Je ne suis pas sûre qu’il faille rendre l’assurance obligatoire. L’agriculteur est un entrepreneur qui doit être libre. Il est déjà tellement contraint…

Pour l’instant, la boîte à outils de gestion des risques est assez limitée au niveau européen. Faut-il la développer ?

S.L : La part de la PAC allouée à la gestion des risques est très faible. Nous devons faire passer un message aux pouvoirs publics : toute grande agriculture est aidée. Les agriculteurs sont pris en cisaille. D’un côté, ils ont des prix de vente cassés et, de l’autre, le pouvoir ne leur permet pas de faire tout ce qu’ils veulent. Il ne faut jamais l’oublier. Il faut défendre cela auprès de la société civile. Les agriculteurs ont besoin d’être compris.  

Est-ce qu’on a des exemples à prendre à l’international en matière de gestion des risques ?

S.L : On peut apprendre à travers les expériences des autres pays. Prenons, par exemple, le Farm Bill aux États-Unis avec son système assurantiel. Si on regarde dans le passé, il s’est passé la même chose qu’en France. Les agriculteurs étaient réticents. Plus on a baissé le coût de cette assurance à travers des aides, plus le nombre d’agriculteurs qui y ont souscrit a augmenté. Ce n’est pas par l’éducation que cela va passer, c’est lorsque l’agriculteur va vraiment voir l’intérêt de ce qui lui est proposé. Je crois à la sagesse paysanne, les agriculteurs ont plus à m’apprendre que moi j’ai à leur apprendre.

*Chaire Groupama Paris Val de Loire UniLaSalle

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