Revenu universel : une vieille lubie qui prend du sérieux

Dans le désarroi où la crise de la pandémie du covid-19 a plongé les sociétés contemporaines, toutes sortes de perspectives radicales sont envisagées pour l’avenir puisque le monde d’après ne sera pas le monde d’avant. Une des pistes : le revenu universel qui serait outil de résilience dans un monde devenu instable. Les exploitants agricoles pourraient être les premiers destinataires d’un tel dispositif pour remédier au plus inacceptable des paradoxes : leur activité est vitale pour le monde mais elle ne leur assure que des revenus incertains et rarement à la hauteur du volume de leur travail quotidien. Didier Caraes

Revenu et travail : un lien très improbable

Les exploitants agricoles le savent : le lien entre travail et revenu est hypothétique ; ils font partie des actifs qui travaillent le plus, mais pas de ceux qui ont les revenus les plus élevés.

Travail : les enquêtes de l'INSEE montrent que les exploitants agricoles sont les actifs qui travaillent le plus : 2 632 heures par an, en moyenne  (tableau 1).

Revenu : l'INSEE conduit, tous les ans, une enquête sur les revenus fiscaux et sociaux des ménages (EFRS) ; le revenu des exploitants agricoles y apparaît agrégé dans un ensemble « Agriculteur exploitant, artisan, commerçant, chef d'entreprise » (tableau 2), ou identifié spécifiquement parmi les indépendants mais sans comparaisons globales avec toutes les catégories d'actif (voir tableau 3). Ce n'est pas très satisfaisant mais cela montre quand même que les revenus des exploitants agricoles ne sont pas à la hauteur du volume de travail qu'ils engagent dans leur activité.

Le revenu universel,  revenu du travail, une question d'actualité

La disjonction entre revenu et travail que les agriculteurs connaissent depuis longtemps s'est considérablement amplifiée durant les six dernières semaines de confinement : nombre de maraîchers, horticulteurs et producteurs de fruits de printemps, ont véritablement travaillé pour rien durant cette période (pénurie de main-d'œuvre ou fermeture des débouchés).

Au fil des semaines, l'Etat dévoile ses plans d'intervention auprès des secteurs d'activité touchés par la crise (dont l'agriculture). La valeur des dépenses publiques engagées est assez importante. Dans le désarroi ambiant, la question du revenu universel réapparaît : le versement d'un somme annuelle (au moins équivalent au seuil de pauvreté) à tous les ménages qu'elle que soit leur revenu et leur situation d'emploi, ne serait-il pas plus efficace socialement et économiquement, sur le long terme, que des interventions très coûteuses en temps de crise ?

Revenu et utilité sociale

Socialement, et d'un point de vue anthropologique, le revenu d'une personne est un droit de tirage sur la richesse collective ; il est grandement déterminé par sa propre capacité de négociation et par celle du groupe social auquel elle appartient. Le volume de travail qu'elle fournit dans son activité productive est un élément de négociation parmi d'autres. La question d'un revenu universel est une extension de cette vision : on accorde un droit de tirage sur la richesse collective à tous, non-négocié, forfaitaire. Assurés d'un filet de sécurité inconditionné, les citoyens des sociétés modernes (où  l'instabilité est la règle) pourraient poursuivre individuellement et collectivement des stratégies de développement durable. 
C'est sûr qu'avec de telles perspectives, on est loin de la vulgate de l'idéologie économique dominante où le revenu d'une activité est lié à son utilité sociale : peu d'utilité, peu de revenu... Une vision qui était celle du monde d'avant, qui, comme on sait, a été rendu obsolète par la pandémie du covid-19.

Article extrait de la Lettre économique de juin 2020 des Chambres d'agriculture.