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Samedi 10/10/2026

Qui conduit le tracteur à la ferme ? Un diagnostic pour révéler les inégalités hommes-femmes

Publié par Pleinchamp

En 2026, la place des femmes dans les exploitations agricoles reste un sujet sensible à bien des égards. Pour enclencher le dialogue entre les associés, visibiliser le travail des agricultrices et réaliser un vrai bilan de l’égalité hommes-femmes sur la ferme, le réseau bio Bretagne a réalisé un outil sous forme de diagnostic qui analyse chaque situation.

Lors du salon bio La Terre est Notre Métier à Retiers en Bretagne le 23 septembre dernier, une conférence était intitulée « Pour de meilleures conditions de travail à la ferme, misons sur l’égalité ». Les participantes y ont présenté un diagnostic proposé aujourd’hui dans les fermes par le réseau bio Bretagne pour mettre en évidence les inégalités entre hommes et femmes. Un dispositif issu d’une décision politique de la Fédération nationale d’agriculture biologique (Fnab) de consacrer des moyens et du temps à ce sujet primordial depuis plusieurs années. 

« L’inégalité ne vient jamais d’une mauvaise intention. Aucun associé ne se lève le matin en se disant qu’il va empêcher sa compagne ou sa collègue de conduire le tracteur », a cadré d’emblée Isabelle Gueguen, sociologue spécialiste du sujet.

Pourtant les faits sont là. Une enquête réalisée par le réseau bio montre que seules 16% des femmes pensent pouvoir gérer seule l’exploitation, alors que ce chiffre monte à 30% quand on leur demande si le cogérant masculin serait capable d’assurer le fonctionnement de l’exploitation en autonomie.

Dans le Finistère, Marie et Vincent, producteurs de plantes médicinales au sein de l'exploitation Baume Shanti, ont choisi de faire le diagnostic en 2025. Le couple avait déjà réalisé plusieurs démarches auparavant pour assurer l’égalité au sein de la ferme. « Lorsque Vincent s’est cassé la jambe l’an dernier, je n’ai eu de problème pour prendre le tracteur et réaliser le travail du sol, même si c’est plutôt lui qui s’en charge habituellement », témoigne Marie. Ce à quoi son conjoint répond : « Nous sommes une ferme un peu atypique. C’est moi qui ai rejoint le projet de Marie et qui ai dû me faire ma place et pas l’inverse. »

Marie et Vincent ont investi dans un palan électrique pour manipuler l’alambic sans se casser le dos. © Baume Shanti

Qui tient le volant ?

La question de la conduite du tracteur et du matériel agricole est centrale dans cette notion d’égalité. Entre les injonctions sociales répétées et le manque de temps pour se former, les femmes se voient souvent cantonnées à d’autres tâches et laissent le volant aux hommes. « Les rôles ne sont pas décidés. Ils se construisent dans le temps », analyse Isabelle Gueguen.

Un constat que partagent Marie et Vincent. « C’est vrai que nous étions partis sur une base très égalitaire et petit à petit nous nous sommes spécialisés dans nos tâches. Je suis plus à l’aise dans la pépinière, au labo de transformation ou pour la vente. Alors que Vincent est plus orienté sur la mécanique et le travail du sol », constate Marie.

Pour autant, Isabelle Gueguen l’assure, il ne faut pas confondre affinité pour certaines activités et inégalités. « Ce n’est pas parce que l’on a une appétence pour certaines tâches que l’on ne peut pas apprendre ce que fait l’autre. L’important est de garder une polyvalence pour ne pas devenir trop spécialisé. C’est cette spécialisation qui peut conduire au bout de quelques années à cantonner les femmes à l'administratif », illustre-t-elle.

Les machines et les douleurs

Au sein de la ferme, les inégalités se forment également autour de l’utilisation du matériel. Lors de l’enquête menée par le réseau bio Bretagne, 80% des répondantes ont indiqué souffrir de douleurs liées au travail et 65% assurent que certaines tâches sont difficiles car les équipements ne sont pas adaptés. Un chiffre qui laisse abasourdie Isabelle Gueguen. « Je pensais qu’il y avait eu un progrès face à la machine, mais les outils sont toujours pensés sur une norme masculine », constate-t-elle.

La sociologue aborde ici le concept de liberté sur la ferme. « Utiliser le matériel, c’est avoir le pouvoir. Si je ne peux pas utiliser tel ou tel matériel lorsque je suis seule, je n’ai pas la liberté de diriger ma ferme », analyse-t-elle.

Pour Valérie Lazennec, agricultrice et membre du conseil d’administration du Groupement des agriculteurs biologiques du Finistère (Gab 29), « le monde agricole est toujours aujourd’hui conçu et imaginé par des hommes ». Sur son exploitation, elle a décidé de ne pas faire la traite car le quai n’était pas adapté à sa morphologie. « Je ne vais pas m’amuser à me mettre à quatre pattes pour aller brancher une griffe », martèle-t-elle.

Sur la ferme de Marie et Vincent, le matériel s’équipe sur le tracteur grâce à un attelage triangle. « C’est un système qui permet de tout faire depuis la cabine et qui est moins difficile à mettre en œuvre qu’un attelage trois points », témoigne Vincent. Autre adaptation, dans la distillerie, l’alambic est manipulé à l’aide d’un palan électrique. « On s’aperçoit que ce sont des investissements qui servent autant aux hommes qu’aux femmes pour s’économiser dans nos métiers physiques », assure Marie.

Malgré tout, le diagnostic réalisé sur leur ferme a permis de pointer de nouvelles pistes d’améliorations. « Il y a des choses dont nous avons pris conscience concernant les conditions de travail des saisonnières, notamment la présence d’un vestiaire dédié pour l’intimité ou de poubelles dans les toilettes », énumère Marie.

Rendre visible le travail des femmes

Le but du diagnostic est aussi d’acter la charge de travail des hommes et des femmes sur l’exploitation en réalisant la liste des tâches sur une semaine. « Il faut quantifier économiquement le rôle des femmes. Si l’agricultrice ne fait pas la déclaration PAC, que se passe-t-il ? C’est moins visible que conduire un tracteur, mais tout aussi important », souligne Isabelle Gueguen.

La prochaine étape est de faire prendre conscience aux hommes qu'ils doivent être acteurs de l'égalité et ne pas en faire porter la charge aux femmes. « Ce sont parfois des choses très simples, par exemple reprendre un voisin quand il dit "C'est la ferme de Bernard" et lui rappeler que c'est la ferme de Bernard et Brigitte, mais ça peut être aussi de mettre le sujet de l'égalité à l'ordre du jour de la prochaine réunion de la Cuma », liste la sociologue.

Une chorégraphie pour prendre sa place

Alors que l’heure du déjeuner arrive à son terme sur le salon, une vingtaine d’agricultrices, accompagnées de quelques hommes, se sont installés sur des chaises au milieu de l’allée centrale avant d’entamer une chorégraphie marquante. L’objectif : être visible. « Cette année, nous n’avons pas eu de stand. Nous avons donc pris la place autrement pour rappeler qu’aujourd’hui encore les femmes peinent à prendre leur place dans les fermes », a témoigné Valérie Lazennec, du Gab 29.

Les agricultrices du réseau bio Bretagne ont réalisé une chorégraphie dans l’allée centrale du salon pour « prendre la place ». © TD