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Deux ans et toujours résistants

Raphaël Lecocq

Deux ans et toujours résistants
Variété Artaban / Inra

Pour la deuxième année consécutive, l’Observatoire national du déploiement des cépages résistants (OsCaR) fait état d’une réduction des IFT fongicides de 90 % par rapport à la référence 2016.

30 % en 1958

La résistance de la vigne aux maladies et ravageurs est devenue un sujet d’étude dès le milieu du XIXème siècle, avec l’introduction en Europe de maladies dévastatrices – oïdium, mildiou, black rot, phylloxéra – venues d’Amérique du Nord. Des croisements entre des vignes américaines (V. rupestris, V. lincecumi, V. berlandieri…) et européennes Vitis vinifera – sensibles dans leur grande majorité – ont alors été réalisés pour obtenir de nouvelles variétés appelées hybrides producteurs directs, résistantes à la fois à l’oïdium, au mildiou et au phylloxéra. Les recherches développées au cours du XXème siècle ont permis de caractériser d’autres sources de résistances : des Vitis américaines (V. rotundifolia, etc.) mais également des espèces de Vitis d’origine asiatique (V. amurensis, etc.). Ces hybrides ont eu un succès tel qu'en 1958, 30% du vignoble français était coiuvert par des cépages résistants, soit 400 000 ha ! Cependant, la qualité insuffisante du vin obtenu à partir de ces hybrides a entraîné leur exclusion, de même que les premières lois sur la protection des appellations d’origine. En 1951, la plantation de cépages hybrides en AOC est finalement interdite, elle ne subsistera que pour les vins de table. Alors que l’hybridation diminuait en France à partir des années 50, celle-ci s’est maintenue dans d’autres pays comme en Allemagne, Suisse, Hongrie, ou encore République Tchèque. L’Inra a réamorcé ses programmes de recherche en 1974.

« En 2018, les variétés résistantes au mildiou et à l’oïdium ont généré un indice de fréquence de traitement de 1,6, ce qui représente une réduction de 90% par rapport à la référence Agreste 2016 et de 85% par rapport au réseau de fermes Dephy ». Tel est le bilan dressé par Anne-Sophie Miclot, ingénieure à l’Inra, en charge de la coordination de l’Observatoire national du déploiement des cépages résistants (OsCaR).

Mis en place en 2017 à l’initiative de l’Inra et de l'Institut français de la vigne et du vin (IFV), l’observatoire consiste à évaluer, le comportement des variétés résistantes au mildiou et à l’oïdium en conditions de production. En 2018, le réseau totalisait 69 parcelles représentatives de 23 variétés et disséminées sur 35 sites dans l’ensemble des bassins viticoles français. Le réseau a vocation à s’étoffer chaque année, au gré de l’inscription de nouvelles variétés et de leur déploiement dans les vignobles. En 2017, année à moindre pression de maladie, l’IFT au sein du réseau OsCaR s’était élevé à 1,2.

Maladies secondaires

Les deux premières années d’observations sont porteuses de deux enseignements. Premièrement, les champignons n’ont pas contourné le ou les gènes de résistance dont sont parées les 23 variétés présentes dans l’observatoire. Deuxièmement : la réduction des traitements fongicides, induite par les résistances, est fulgurante et dépasse de loin, à titre indicatif, les objectifs assignés au plan Ecophyto II, lancé en octobre 2015, et qui vise de réduire de 25 % l’usage des pesticides d’ici à 2020 et de 50 % à l’horizon 2025.

Si les observations au sein du réseau OsCaR sont encourageantes, elles ne sont pas non plus totalement surprenantes. Le constat avait été depuis un certain temps en Suisse, en Allemagne ou encore en Italie par des sélectionneurs sinon par des viticulteurs. En France, quelques pionniers, dont Vincent Pujibet dans l’Hérault (Domaine de la Colombette) et Jonathan et Jérémy Ducourt (vignobles Ducourt) en Gironde avaient ouvert la voie, avec des gages de durabilité supérieures à la conduite en bio car se contentant d’un ou deux cuivre ou soufre par an.. « La résistance n’exonère pas le vignoble d’un ou deux traitements de couverture, selon la pression de maladie ou les variétés en présence, certaines n’offrant qu’une résistance partielle », souligne Anne-Sophie Miclot.  « Ces traitements permettent de contenir les populations de pathogènes, restreignant les risques d’évolution. Il s’agit aussi de veiller à la résurgence de maladies secondaires telles que le black-rot, qui pourraient s’extérioriser davantage en l’absence de protection fongicide ».

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Bouquet puis ResDur

La mise en place de l’observatoire coïncide avec l’inscription au catalogue officiel de variétés résistantes aux deux principales maladies cryptogamiques de la vigne. En 2017, un cortège de 12 hybrides, issus de travaux d’organismes européens et répondant aux noms de Cabernet cortis, Monarch, Pinotin et Prior pour les rouges et de Bronner, Cabernet blanc, Johanniter, Muscaris, Saphira, Solaris, Soreli et Souvignier gris pour les blancs, étaient définitivement classés au catalogue français, ouvrant la voie à leur déploiement sans limites de surfaces.

En 2018, ils étaient rejoints par les rouges Artaban et Vidoc et les blancs Floreal et Voltis, quatre variétés présentant une résistance totale à l’oïdium et élevée au mildiou, issues du programme ResDur (résistances durable) mis en œuvre par l’Inra à partir de 2000. Dès 1974, l’Inra avait mené les premiers travaux d’incorporation de facteurs de résistance à la vigne européenne Vitis vinifera, issus de l’espèce sauvage Muscaninia roundifolia. Ce programme avait abouti à la mise au point de variétés monogéniques baptisées « Bouquet », du nom du chercheur Alain Bouquet, portant un gène de résistance au mildiou et un gène de résistance à l’oïdium, quand les variétés ResDur présentent plusieurs gènes de résistance.

Jusqu’à ce jour, les variétés Bouquet, qui bénéficient d’un classement temporaire, n’ont pas manifesté de signe de contournement de résistance. Elles représentent environ le tiers des variétés en observation dans le réseau OsCaR. Les viticulteurs qui souhaitent en implanter sur leur exploitation doivent obligatoirement rejoindre l’observatoire, alors que la démarche est volontaire s’agissant des 16 variétés (12 étrangères, 4 ResDur) inscrites définitivement au catalogue.

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Un travail de longue haleine

Si le l’effort de sélection remonte en France à 1974, le travail d’observation va très probablement s’étirer sur plusieurs décennies, compte tenu du fait qu’il faut environ une quinzaine d’années pour mettre au point une nouvelle variété. Par ailleurs, rien ne permet d’exclure qu’un contournement de la résistance n’apparaisse plusieurs années après le déploiement de variétés résistantes. « Rien n’est acquis », résume Anne-Sophie Miclot. « Les variétés résistantes constituent une des solutions en matière de sobriété phytosanitaire, laquelle doit aussi mobiliser d’autres leviers tels que les solutions de biocontrôle ou encore des techniques de pulvérisation plus ciblées et moins sujettes à la dérive ».

L’enjeu ne se joue pas seulement à la vigne. Du chai au palais des consommateurs en passant par les rayonnages des cavistes et autres distributeurs, ces nouveaux cépages doivent aussi convaincre. On n’oublie pas les cahiers des charges des AOC et autres IGP. Les Organismes de défense et de gestion de plusieurs AOC, notamment bordelaises, sont désireuses d’introduire des cépages résistants à hauteur de 5 % de l’encépagement de l’exploitation et de 10 % de l’assemblage final de la couleur considérée. Considérant que le dossier était transversal à toutes les AOC viticoles, l’Inao a constitué un groupe de travail sur l’évolution de l’encépagement.

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