La filière semencière française, une réussite méconnue qui prépare son avenir face aux mutations de marché

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La filière semencière française, une réussite méconnue qui prépare son avenir face aux mutations de marché

UNE RÉUSSITE UNANIMEMENT RECONNUE MAIS UNE FILIÈRE TOUJOURS EN QUÊTE D’IMAGE

La filière semencière française a d’abord prospéré sur son marché intérieur, aujourd’hui le troisième plus important au monde derrière ceux des États-Unis et de la Chine. La filière a ensuite conquis l’international pour devenir le premier exportateur mondial de semences de grandes cultures, dégageant 950 M€ d’excédent commercial en 2017. Aujourd’hui, les exportations de semences représentent près de 50 % des 3,3 Mds € de chiffre d’affaires du secteur évalué au stade de gros. Progressant au rythme de 7 % par an sur la dernière décade, elles constituent désormais le seul moteur de la croissance, le marché intérieur évoluant au ralenti ces dernières années.

 

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Cette filière, souvent qualifiée d’exemplaire dans son organisation, s’est constituée depuis les années cinquante en s’appuyant sur deux piliers que sont l’attractivité de son environnement semencier, réunissant les conditions les plus favorables au développement de la sélection et à  l’essor de la multiplication, et l’efficacité de sa sélection variétale à même de créer des variétés performantes, appelées aussi « élites ».

Une attractivité construite sur des avantages naturels

Le territoire national bénéficie à la fois d’une diversité pédoclimatique propice à la culture de multiples espèces et d’un accès aux ressources hydriques permettant de limiter les aléas de production. La taille moyenne des structures agricoles et le parcellaire est particulièrement adaptée à l’activité de multiplication, qui nécessite de gérer l’isolement nécessaire pour limiter le risque de contaminations croisées. Au-delà de ces « atouts naturels », cette filière se caractérise par sa structuration et son fonctionnement à travers une interprofession opérationnelle la plus inclusive possible. Cette interprofession réunit en effet les meilleurs savoir-faire en recherche fondamentale (partenariats public/privé), en sélection avec la multiplicité d’obtenteurs et en multiplication, grâce à un environnement technique de qualité porté par des instituts spécialisés ainsi que d’un réseau de 19 000 agriculteurs-multiplicateurs performants. Adoptant les meilleurs standards professionnels du secteur au fil des évolutions technologiques, les semences françaises bénéficient aujourd’hui d’une reconnaissance internationale pour leur qualité de production.

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En lien avec les interprofessions, l’Union Européenne a adopté une directive unique sur les semences, venant se superposer aux textes nationaux, créant ainsi un cadre réglementaire complexe, différent selon les espèces, et adapté à la protection intellectuelle. Via le bénéfice du crédit impôt-recherche, les pouvoirs publics viennent soutenir l’innovation et le dynamisme de la création variétale des obtenteurs.

La présence de la plupart des grands semenciers mondiaux et du premier multiplicateur nord-américain de maïs, Remington, atteste de cette attractivité, qui fait de notre territoire leur base d’approvisionnement pour le marché européen. Le premier d’entre eux, Monsanto vient d’ailleurs d’investir près de 170 M€ dans la modernisation de deux de ses usines françaises de production de semences. Cet environnement propice permet à la France de figurer au premier rang des pays multiplicateurs européens avec près de 380 000 ha en multiplication de semences et d’y détenir des positions prépondérantes sur la quasi-totalité des espèces de

Une création variétale soutenue

La filière est riche de 70 entreprises de sélection dont 53 demeurent à capitaux français, d’une grande diversité de taille, les petites et moyennes entreprises représentant les trois quarts des effectifs. Ces obtenteurs disposent de 131 stations de sélection réparties sur la plupart des régions de grandes cultures et les zones légumières, consacrent annuellement une enveloppe de 400 M€ à l’effort de recherche, soit près de 13 % de leur chiffre d’affaires. Le flux génétique produit permet d’inscrire au catalogue officiel près de 500 nouvelles variétés chaque année. Cette création variétale s’appuie sur de multiples partenariats public/privé orientés vers la recherche appliquée, à l’image des programmes Aker (amélioration de la compétitivité de la betterave sucrière) ou BreedWheat qui vise à « cartographier » la diversité génétique du blé tendre à partir des ressources génétiques conservées.

DES ÉLÉMENTS DE FRAGILISATION MENACENT CES DEUX PILIERS

De nouvelles contraintes agro-environnementales

L’agriculture subit depuis plusieurs années un durcissement de ses contraintes agro-environnementales, notamment en matière de régulation et de limitation des usages phytosanitaires. De nombreuses molécules fongicides ou insecticides ont été retirées du marché sans que des innovations aient pu se substituer à leur usage. De ce fait, de nombreuses productions secondaires ou légumières subissent des impasses techniques rendant plus difficile la poursuite de ces cultures de porte-graines dans des conditions sanitaires et économiques satisfaisantes.

L’accès à l’irrigation, facteur majeur de la sécurisation des productions, devient aussi plus restrictif, notamment en ce qui concerne la construction de retenues collinaires, pourtant nécessaire afin de stocker des eaux de surfaces largement disponibles sans avoir recours aux nappes phréatiques.

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Une compétitivité affectée par un centre de gravité des productions d’oléagineux et de maïs déplacé vers l’Est

On observe un glissement progressif des surfaces de maïs vers l’Europe de l’Est et plus encore vers la Mer Noire depuis une décennie. Ce mouvement s’est accompagné assez naturellement d’un développement de capacité de production d’abord en Roumanie et Hongrie, ainsi qu’en Turquie dans les années 2000, puis de créations d’importantes unités ukrainiennes. Les agriculteurs ukrainiens et russes adoptent en effet préférentiellement les variétés élites proposées par les firmes étrangères plus productives, au détriment des productions locales.

Dans des secteurs aussi importants que les semences de maïs ou de tournesol, 60 % à 75 % du chiffre d’affaires est réalisé à l’exportation notamment sur l’Ukraine et la Russie pour le tournesol. Les productions françaises sont majoritairement intra-européennes pour le maïs car davantage concurrencées par la Roumanie et la Hongrie sur les demandes Mer Noire.

La Russie, pour des raisons de souveraineté alimentaire plus affirmée, souhaite désormais limiter sa dépendance aux importations de semences en appliquant des mesures protectionnistes grandissantes. Pour s’affranchir de ces mesures, Monsanto a décidé d’implanter une première unité de production en mer Noire. L’annonce récente du français MAS Semences de construire un centre de sélection en Ukraine conforte ce mouvement de rapprochement des centres de production et de recherche au plus près des grands marchés de production.

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Sous l’effet d’une demande croissante des pays l’Est jusqu’en 2012, la filière semencière a plus que doublé ses investissements sur la dernière période quinquennale 2011-2016, passant de 238 M€ à 564 M€. Elle a fortement accru ses capacités, notamment en production de semences de maïs, qui ont permis de traiter et conditionner près de 100 000 ha en 2014. Elle a aussi substantiellement accru ses effectifs (+ 38 %).

Malheureusement, le marché du maïs, premier contributeur en ventes s’est brusquement retourné avec un fort recul des surfaces en France et Allemagne et des surstocks de semences à gérer, imposant une sévère réduction des surfaces de multiplication (jusqu’à -40 %) durant 3 ans et de coûteuses destructions de doses anciennes, avant de pouvoir rééquilibrer le marché. Cet effet ciseau entre augmentation des charges fixes et contraction des volumes affecte la compétitivité des usines nationales, désormais comparée à celles des pays de l’Est, qui voient leurs standards qualitatifs progresser année après année. Les usines françaises devraient limiter leurs futurs investissements à des renouvellements d’outils et à la sécurité des sites, avec un ratio estimé à 1,7 % du chiffre d’affaires sur 2018-2022 en baisse significative par rapport à la période 2010-2015 (3,3 %).

L’usage de nouvelles biotechnologies de sélection pourrait être encadré

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L’ensemble des obtenteurs présents en France fait appel aux nouvelles approches biotechnologiques pour l’amélioration des 28 espèces culturales les plus importantes. En grandes cultures, on peut citer les trois principales techniques utilisées que sont la sélection assistée par marqueurs moléculaires, l’haplodiploïdisation et la culture d’embryons immatures. Une meilleure connaissance du génome permet d’exploiter toute la diversité génétique afin d’obtenir des plantes plus adaptées à leur environnement, en termes de résistance aux bioagresseurs et de tolérance aux stress abiotiques (sécheresse, salinité, acidité, etc.), tout en accélérant le processus de sélection. Toutes ces approches tendent à modifier le génome comme peut le faire la mutagénèse ce qui fait dire à certaines organisations que ces biotechnologies produisent des « OGM cachés » soumis à la directive européenne 2001/2018, qui a exclu de son champ les plantes mutées. La Cour de Justice Européenne saisit d’une plainte par plusieurs organisations, doit statuer définitivement sur le cadre réglementaire devant s’appliquer. Selon les semenciers, un environnement sécurisé autorisant largement le recours à ces technologies permettrait de répondre aux défis de la réduction des phytosanitaires et d’accompagner le virage agro-écologique, y compris pour les espèces secondaires. Quelques pays, dont le Brésil et les États-Unis ont choisi de ne pas ou peu encadrer ces nouvelles approches, mais la plupart prennent le temps de la réflexion.

Une conservation des ressources phytogénétiques peu optimisée

La variabilité génétique est la « matière première » du travail de sélectionneur. Avec des besoins alimentaires croissants et le changement climatique, il devient stratégique de conserver la diversité génétique des espèces. La question de l'accessibilité aux ressources génétiques végétales constitue aussi un enjeu majeur pour l'amélioration variétale, alors que l’accès et l'usage des ressources génétiques se trouvent de plus en plus encadrés par des accords internationaux. Le rapport parlementaire de l’OPECST1 faisant un état des lieux de la filière semencière

française relevait la multiplicité des acteurs impliqués dans la conservation des ressources phytogénétiques, avec 27 réseaux de partenariats publics et privés et 120 acteurs institutionnels ou non recensés et la faiblesse des financements affectés à la recherche publique pour la conservation des fonds génétiques.

UN CONTEXTE SEMENCIER PRÉSENTANT DES PERSPECTIVES MOINS PORTEUSES

Un marché intérieur atteint par la faiblesse des taux d’utilisation de semences certifiées de céréales

Pour la plupart des céréales à paille, l’utilisation de semences certifiées par les céréaliers connaît une attrition continue qui s’est accentuée avec la chute des cours agricoles depuis 2012 et la récolte 2016 jugée catastrophique. En blé tendre le taux d’utilisation sera inférieur à 50 % pour la troisième année consécutive, ce qui n’est pas sans incidence sur le renouvellement variétal. Cette baisse des volumes commercialisés se caractérise par de fortes disparités régionales. La région Centre semble particulièrement affectée, le repli ayant nécessité une diminution

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de 12 % des surfaces de multiplication en 2017 et une restructuration de dispositifs industriels. Cette tendance a pris les opérateurs à revers après que nombre d’entre eux aient investi dans la modernisation de leurs outils de production en vue de gains capacitaires et qualitatifs, avec notamment la généralisation des trieurs optiques. Leurs charges fixes en augmentation doivent s’adapter à des volumes traités en baisse, affectant la rentabilité économique des outils de production. L’impact est tout aussi fort sur certains obtenteurs qui peinaient déjà à rentabiliser cette activité. La part des semences fermières en blé tendre dépasse désormais celle des semences certifiées et contribue moitié moins à la rémunération de la sélection variétale via le mécanisme des contributions volontaires obligatoires collectées par les organismes stockeurs.

 

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Un paysage semencier au final probablement plus concurrentiel en Europe

L’industrie semencière vit au rythme des vagues de fusions acquisitions qui se sont succédé depuis deux décennies. Mais celle qui a suivi le mouvement baissier des cours agricoles depuis 2012 est d’ampleur inédite.. Dans cette séquence, Monsanto, passé de prédateur à cible, est finalement repris par l’allemand Bayer, le chinois ChemChina s’empare de Syngenta, tandis que les américains Dow-Dupont privilégient un mariage entre égaux, suivi d’une scission en 3 entités indépendantes, la branche agroscience devenant Corteva.

Ce mouvement se caractérise aussi par l’entrée en force de la Chine dans les semences avec l’appropriation de Syngenta et de son portefeuille de biotechnologies ; plus confidentielle : la reprise d’une part des semences de maïs de Dow-Dupont au Brésil par Longping High-Tech (LPHT). Cette opération soutenue par sa maison mère Citic n’en demeure pas moins stratégique, avec l’ambition de s’arroger un tiers du marché brésilien à moyen terme et d’entrer sur celui du soja. L’opération apporte une pierre supplémentaire à l’édification d’une filière l’approvisionnement maîtrisée de bout en bout par la Chine, contribuant à sortir du jeu les intervenants et négociants traditionnels de ce bassin de production.

Au niveau européen, le fait le plus notable de cette recomposition est l’émergence d’un nouvel acteur : BASF qui fait son grand retour parmi les semenciers, en ayant été le mieux-disant sur les désinvestissements imposés à Bayer par les autorités antitrust. BASF pourrait devenir le principal consolidateur du marché européen qui demeure très fragmenté avec près de 7 000 sociétés semencières. Avant regroupement, les six premiers acteurs concentraient les deux tiers des parts de marché des semences, ils seront désormais sept, avec Bayer en tant que leader avec 20 Mds € de ventes annuelles qui, a déjà annoncé la disparition de la marque Monsanto à la réputation très entachée auprès de la société civile.

Ces géants de l’agrochimie disposeront de budget de R&D et marketing considérables Il est probable que s’adaptant à des politiques publiques européennes de plus en plus restrictives sur l’usage des phytosanitaires, ils réorientent leurs moyens au bénéfice d’une offre semencière élargie à des produits de biocontrôle, des traitements de semences biostimulants et des services agronomiques associés. La concentration de ces moyens, donnant accès aux meilleures technologies de cartographie du génome, de traitement de la donnée et aux coûteuses licences biotechnologiques contribue à l’émergence d’une prédominance du flux génétique des grands leaders, que l’on observe déjà en colza ou en tournesol.

Tout aussi préoccupante est la concentration grandissante de la distribution agricole dans plusieurs pays européens qui tend à dupliquer le modèle américain d’oligopole où les quatre premiers distributeurs se partagent 80 % du marché semencier. En France, les semenciers de cultures industrielles (betterave sucrière, légumes industriels, lin) sont déjà soumis au référencement des trois à quatre fabricants qui contingentent leurs parts de marché respectives. En grandes cultures, les regroupements successifs d’unions  d’approvisionnements issus de coopératives ou de négoces privés ont fortement consolidé le paysage où les quatre principales centrales d’achats contrôlent plus des trois quarts du marché, la seule performance génétique ne devenant plus un gage de référencement.

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Le secteur semencier demeure en déficit d’image

Si la représentation du secteur et la promotion de l’expertise française à l’international fonctionnent bien, la filière reste assez méconnue auprès du grand public, seuls 5 % des Français déclarant connaître la filière, 5 % des Français déclarent bien la connaître et 22 % partiellement2. Depuis les premières polémiques sur les OGM, elle souffre d’une certaine défiance liée aux inquiétudes sur la recherche, la dernière campagne médiatique sur « les légumes interdits » créant davantage de confusion. Du côté des professionnels, la difficulté à mener des travaux sur les biotechnologies végétales liées à la transgénèse a découragé nombre de chercheurs à investir ce domaine. Les entreprises évoquent également des difficultés de recrutement de profils d’ingénieurs et de chercheurs disposant de compétences spécialisées alors que leurs besoins augmentent.

LA FILIÈRE EMBRASSE LE VIRAGE AGROÉCOLOGIQUE POUR SATISFAIRE AUX ATTENTES SOCIÉTALES

La filière semences et plants français déclinent dans son plan de filière les grands axes définis lors des états généraux de l’alimentation. Elle souhaite contribuer à accompagner les filières en transition agroécologique en limitant le recours aux intrants. La résistance aux bioagresseurs par stimulation des défenses naturelles mais également le développement de plantes plus rustiques et adaptées aux conditions locales sont des pistes évoquées. La filière se veut plus inclusive au service de toutes les agricultures, notamment en augmentant la production semencière biologique aujourd’hui sous tension, en diversifiant les espèces et les usages, pour promouvoir les légumineuses aujourd’hui majoritairement importées. Par ces nouveaux axes de travail, la filière veut renforcer la preuve de son utilité. Elle demeure en quête de notoriété auprès du grand public, pour attirer de nouveaux talents dans un contexte où l’innovation sera déterminante.

Cet article est extrait de la revue PRISME, l’analyse de la conjoncture et de l’actualité agricole et agroalimentaire

Lire tout le dossier :  PRISME n° 21 – JUIN 2018 -  L'analyse de la conjoncture et de l'actualité agricole et agroalimentaire

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Commentaires 1

Jean

Encore un fleuron de notre industrie agroalimentaire menacé par pure idéologie en dépit de ses réels avantages compétitifs alors que des projets soit disant porteurs d'avenir n'en finissent pas d'émerger (solaire , filière biogaz,...), que d'autres sont déjà passés à la postérité (Paquebot France , Concorde...) ou menacés de disparaître (nucléaire...)
Quand donc les politiciens comprendront ils qu'il serait sûrement profitable de s'appuyer sur ce qui fonctionne plutôt que de courir après des chimères ?

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