60 ans, 56 ha, sans enfant : « La ferme, elle n’ira pas à un agriculteur qui a déjà 200 ha »

A Montigny-les-Vaucouleurs (Meuse), le futur retraité Philippe Martin garde une rancune tenace contre une profession passive voire complice de la perte d’exploitation de 50 ha au mitan de sa carrière. Ambiance.

« On dit qu’une ferme, on ne peut pas diminuer sa surface de plus d’un tiers. Eh bien moi, on me l’a démontée de quasiment la moitié ». Alors que rien ne semble pouvoir réfréner le rouleau compresseur de l’agrandissement, Philippe Martin n’a pas oublié le rétropédalage qu’il a connu au mitan de sa carrière. « J’ai perdu 50 ha qui sont allés à une ferme qui en avait déjà 800 », se désole-t-il.

"Voyez la parcelle de sorgho, dans le temps, elle nourrissait mes vaches. Aujourd’hui, elle alimente un méthaniseur"

Philippe Martin élève une soixantaine de bêtes de race Hereford sur un total de 56 ha, moitié en prairies, moitié en cultures. « On arrive à vivre mais pas à se dégager un salaire, confie-t-il. La sécheresse n’arrange rien. « Voyez la parcelle de sorgho, dans le temps, elle nourrissait mes vaches. Aujourd’hui, elle alimente un méthaniseur. Une sécheresse pareille, je n’ai jamais vu ça. Les anciens évoquent 1958 ».

L’une des parcelles que l’éleveur a perdues est emblavée en sorgho destiné à alimenter un méthaniseur

Lui est de 1962. Côté céréales, il a récolté seulement 36 q/ha dans la parcelle d’orge de printemps qu’il en en train de déchaumer. Mais l’homme ne se plaint pas trop de son sort. « Il y a bien, longtemps que je n’ai plus d’emprunt ». Pas plus de téléphone portable et d’ordinateur. « La déclaration Pac ? Ça se fait en un quart d’heure par téléphone avec la DDT, répond l'éleveur. Merci le Covid. Et en plus, c’est les seuls à le faire gratuitement ».

Deux blessures indélébiles...

S’il n’a pas digéré l’abandon forcé de 50 ha dans les années 1990, l’agriculteur est aussi meurtri par les séquelles d’une vis de moissonneuse-batteuse qui, à l’âge de 24 ans, lui a mis à nu l’artère fémorale et généré des abcès à répétition pendant une dizaine d’années du fait des pailles de colza dispersées dans les chairs. C’est son autre blessure, avec la perte des baux sur 50 ha. Il ne s’est jamais remis totalement ni de l’une ni de l’autre mais il a plus en travers l'histoire des terres.

L’éleveur peine à se dégager un salaire mais ses charges sont réduites au strict minimum

Il y a quelque mois, il a reçu des courriers de la MSA et de la Chambre d’agriculture qui s’enquièrent de l’avenir du futur ex-cotisant. A moins qu’il ne s’agisse du sort de ses 56 ha. Ceux-là, il en est propriétaire, donc il en disposera comme bon lui semble. Philippe Martin affirme avoir déjà refusé des avances sur un air de « hop là on est là pousse toi de là ». « La ferme, elle n’ira pas à un agriculteur qui a déjà 200 ha, peste-t-il. A l’époque, Chambre d’agriculture, FDSEA, comptable, notaire, personne ne m’a apporté son soutien pour conserver mes baux sur les 50 ha que j’ai perdus ».

Sans enfant et sans repreneur identifié, Philippe Martin espère qu’un jeune reprendra son exploitation

... mais pas de troisième

Philippe Martin ne s’imagine pas lâcher le manche brutalement. « La télé du matin au soir, c’est pas pour moi. Pas question non plus d’aller faire du bois pour gagner quatre sous. La première chose que j’arrête à la retraite, c’est la tronçonneuse ». Oui mais, qui dit retraite dit cession et qui dit 56 ha dit vivoter pour un nouvel installé ? Philippe Martin a son idée et même un peu plus que cela. Il est question de « machin à la ziczornic ». Mais il se gardera d’en dire plus, histoire de pas risquer d’ouvrir une troisième blessure.