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Gabriel Couroussé, paludier engagé dans la solidarité internationale : « Entre paysans, on parle la même langue »
Série d’été : « Cultiver l’engagement » (6/6). Cet été, Pleinchamp part à la rencontre d’agriculteurs et d’agricultrices qui cultivent le sens du collectif, l’attachement au territoire, ou encore la tradition de solidarité et d’ouverture. Paludier guérandais depuis une vingtaine d’années, Gabriel Couroussé est aussi le président d’Univers-Sel. Cette association de solidarité internationale intervient en Afrique de l’Ouest, auprès de productrices et producteurs de sel et de riz, pour les accompagner dans la construction de filières alimentaires durables.
En s’installant comme paludier il y a un peu plus de 20 ans, Gabriel Couroussé n’imaginait pas que le métier qu’il avait choisi pour sa relation étroite au territoire, allait l’emmener bien loin de Guérande, sur des salines en République de Guinée ou au Sénégal.
Pourtant, c’est en suivant le parcours « classique » de tout nouveau paludier que Gabriel s’est retrouvé dans l’aventure de la solidarité internationale. « Je me suis installé en 2004, dans le cadre d’une reconversion professionnelle, après avoir travaillé dans l’informatique. A mon arrivée, pour mieux connaître et comprendre le territoire, je me suis engagé dans des groupes de travail ».
Coopérateur comme 80 % des paludiers, Gabriel Couroussé s’investit, en plus de la coopérative, dans un syndicat agricole, puis dans l’ODG (Organisme de défense et de gestion) qui gère le label rouge et les appellations géographiques du sel et de la fleur de sel, et dans le GFA (Groupement foncier agricole) des Marais salants. « Que l’on soit coopérateur ou indépendant, l’approche collective coule de source dans notre profession. Nous faisons tous partie de groupes d'entraide pour la réfection des salines, le nettoyage et le curage des chenaux et étiers ».
C’est dans la suite logique de ces engagements collectifs que Gabriel adhère à l’association Univers-Sel en 2010. L’association a déjà une vingtaine d’années : elle s’est créée après la mise en relation, via une ethnologue, de productrices de sel béninoises avec des paludiers guérandais, en particulier Alain Courtel, le fondateur d’Univers-Sel.
S’inspirer des techniques guérandaises pour une saliculture plus durable
A cette époque, dans les années 1990, la production traditionnelle de sel au Bénin est en danger. Exclusivement féminine, cette activité se fait via la cuisson de saumure sur des feux de bois. Cette technique met en danger la lagune, puisqu’elle utilise du bois, mais également la santé des paysannes, car elles inhalent des fumées à longueur de journée.
Les paludiers de Guérande leur proposent alors de s’inspirer de leur méthode traditionnelle, qui fait appel au vent et au soleil pour assurer la cristallisation du sel. Comme les terres locales ne sont pas étanches comme les argiles de Guérande, c’est sur des bâches que la technique d’évaporation est mise au point et, finalement, validée.
« En dehors de la préservation de la mangrove, ça a changé beaucoup de choses là-bas », raconte Gabriel Couroussé. « D’abord, cela a amélioré l’espérance de vie des femmes. Ensuite, cela a aussi permis de scolariser les enfants, puisqu’il n’y avait plus besoin de surveillance continue du feu ».
Après une quinzaine d’années de coopération avec le Bénin, Univers-Sel a ensuite mené des actions de solidarité dans d’autres pays d’Afrique de l’Ouest. Souvent, autour de la production de sel, mais également de la riziculture, autre production à la gestion hydraulique complexe. « Mes premières missions en tant qu’adhérent en 2010, ont porté sur la gestion des rizières de mangrove en République de Guinée », raconte Gabriel.
Univers-Sel est également intervenu en Guinée-Bissau, en Mauritanie, puis au Sénégal. « On n’a pas vocation à rester dans les endroits où on intervient. On est là-bas tant que le besoin se fait sentir, mais ensuite, ce sont les personnes qui ont été formées qui vont à leur tour former et diffuser les savoir-faire ».
Beaucoup de points communs… mais pas de crocodiles !
« Le principe de l'association, c’est d’échanger entre producteurs : on n'est pas là pour porter la bonne parole, on ne fait pas du copier-coller, d'ailleurs ça ne fonctionne pas ! On est producteurs comme eux, on a des contraintes comme eux. Entre paysans, on parle la même langue, on parle de terres, de digues, de réseaux hydrauliques… On a beau travailler à des milliers de kilomètres, on a beaucoup de points communs. Même si nous, on n’a ni palétuviers, ni crocodiles ! ».
« On coconstruit les projets avec eux, en tenant compte du contexte local. Au départ, l’association était surtout centrée sur les techniques de production. Aujourd’hui, elle prend en compte aussi les enjeux de reforestation, de préservation de la biodiversité, de territoire, de sécurisation et de structuration de filière… ».
« Pour encourager les paysans à s’entraider, à se structurer, à monter des groupements de producteurs, à moins dépendre du négoce, on s’inspire de notre exemple, de notre histoire », poursuit Gabriel. Cette histoire, c’est celle d’une poignée de producteurs d’un marais en déshérence, à qui l'on prédisait la fin de leur activité traditionnelle dans les années 1970 : l’ambition politique locale était de les remplacer par une marina, plus lucrative et plus moderne.
Il s’en est fallu de peu, mais la « poignée de producteurs » a non seulement résisté, mais réussi à se maintenir et à se développer : même s’ils sont encore les petits poucets du sel, pesant moins de 0,5 % de la production nationale, les paludiers de Guérande sont aujourd’hui 300 à produire un sel reconnu dans le monde entier. « Ainsi, on peut dire à nos collègues : "ce n’est pas parce qu’on est un paysan du fin fond de l’Afrique de l’ouest qu’on ne va pas réussir à se développer et vivre dignement de son métier" ».
Un engagement très soutenu
Président d’Univers-Sel depuis 6 années, Gabriel Couroussé reconnait que cet engagement lui prend « beaucoup de temps » : certes, pour les administrateurs, les missions se déroulent sur la période « creuse » de la production de sel de Guérande (en hiver), mais pour le président, l’engagement est quotidien.
L’association Univers-Sel gère un budget assez conséquent, financé par les aides au développement de l'UE, de l'AFD (Agence française de développement) et par des soutiens privés comme ceux de la Fondation Albert II de Monaco ou du cartonnier Raja. Ces « gros moyens » imposent beaucoup de rigueur, de suivi, de représentation et, bien sûr, de recherche de continuité des financements. Univers-Sel emploie aussi 23 personnes, 3 en France et 20 en Afrique, ce qui engendre aussi des responsabilités pour le Président.
« Aujourd’hui, j’y passe plusieurs heures par jour. C’est vrai que cet engagement représente des contraintes, mais je les supporte, parce que cela fait partie de ma passion. Je ne vais sans doute pas tarder à passer le flambeau, en restant dans le conseil d’administration. Parce que Univers-Sel, c’est une formidable aventure humaine ».
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