Influenza aviaire : « On n'a pas réussi à y échapper »

Plus de 16 millions de volailles abattues, près de 1400 foyers déclarés en France : l'épidémie d'influenza aviaire de la saison 2021-2022 surprend par son ampleur, sa contagiosité et ses conséquences économiques phénoménales. Derrière ces chiffres, qui témoignent d'un dispositif de surveillance efficace et d'une lutte drastique, il y a des éleveurs : ils ont vécu la maladie, sa progression et sa gestion « de l'intérieur ». Reportage chez l'un d'entre eux.

A Boussay, dans le sud de la Loire-Atlantique, les parcours arborés destinés aux volailles bio du Gaec des Marzelles n'ont jamais été aussi beaux. Et pour cause : depuis novembre dernier, ils n'ont pas été foulés par un seul canard, poulet, dinde ou pintade : « On fera du foin pour nos vaches », commente, pragmatique, Pierre-Luc Pavageau, l'un des associés de ce Gaec, qui, en plus de ses deux bâtiments volailles (480 m2 chacun), dispose d'un atelier lait et d'un atelier viande bovine.

Une biosécurité appliquée à la lettre

« La grippe aviaire, on a cru que l'on pourrait y échapper », raconte l'éleveur. « Début mars, il y avait une explosion de foyers autour de nous, mais nos bêtes étaient à une semaine de partir ; nous avions un poulailler avec 4 500 poulets de chair, un autre avec 3 200 canards ». La claustration, mise en place conformément à la réglementation depuis le 3 novembre, s'était ajoutée aux mesures classiques de biosécurité appliquées depuis toujours par l'exploitation : « Nos bâtiments sont neufs, ils ne datent que de cinq ans, nous les avons conçus en fonction de la biosécurité, avec notamment des grands sas pour se changer ».

Depuis que l'épidémie avait repris en 2021, les associés du Gaec des Marzelles faisaient également attention à désinfecter les engins pénétrant dans le bâtiment canards, pour lesquels un paillage est indispensable chaque jour. C'est hélas dans ce bâtiment canards que les premiers morts surviennent le dimanche 13 mars : « Habituellement, nous avons très peu de pertes en canards, alors 30 morts d'un coup, cela nous a mis la puce à l'oreille. Dès le lendemain, lundi, nous en avions 150 : nous avons appelé aussitôt le vétérinaire. »

Accompagné d'un technicien de Bodin bio, le groupement auquel appartient l'élevage, le vétérinaire réalise une série de prélèvements dans le bâtiment canards, mais aussi dans celui des poulets, dans lequel aucun animal n'est mort. Les résultats tombent le mercredi : tous les prélèvements sont positifs pour le virus de l'influenza aviaire hautement pathogène. Les premiers poulets commencent aussi à tomber, mais à un rythme assez lent de 15 à 20 morts par jour.

"La DDPP nous a dit : "mettez les cadavres dans des big-bags""

Du côté des canards, après les 150 morts du lundi, le rythme de croisière s'établit à 400 par jour durant toute la semaine. Une fois le diagnostic établi et les autorités prévenues, la grande question pour les éleveurs est : « que faire de animaux ? ». « La DDPP nous a interdit de sortir les animaux du bâtiment, vivants ou morts. Ils nous ont dit "mettez les cadavres dans des big-bags" ».

Une administration débordée

« Le vendredi, nous n'avions plus de big-bags. J'ai dû me débrouiller pour en trouver auprès de Bellanée, un négoce agricole voisin. Le samedi, 1000 poulets sont morts d'un coup. La DDPP était injoignable et nous n'avions toujours pas de réponse sur l’enlèvement de nos 25 big-bags plein de cadavres ».

Les premiers morts datant de près d'une semaine et la météo de cette mi-mars étant très clémente, l'atmosphère dans les bâtiments devient insupportable. Les associés se relayent pour y pénétrer et ramasser les morts, en l'occurrence des poulets de 2 kg et des canards de 4 kg, un travail harassant. Ils ne résolvent pas à couper les chaînes d'aliment pour les quelques survivants. Ce n'est que le mercredi suivant que l'administration valide, enfin, le principe d'enfouissement des cadavres. « C'était la première fois en Loire-Atlantique, c'est sans doute pour cela que c'était si long. Pourtant, en Vendée, l'autorisation avait été donnée depuis longtemps. »

"Nous n'étions pas équipés pour faire un tel trou et y enfouir 20 tonnes de cadavres."

Informés par des techniciens et des voisins des procédures d'enfouissement en Vendée, Pierre-Luc Pavageau s'était heureusement déjà mis en quête d'une parcelle adéquate : non drainée, plate, pas trop proche d'un cours d'eau, ni des bâtiments, et il y avait réalisé un « pré-trou ». La visite d'inspection du site choisi peut ainsi se dérouler dès le mercredi. « Ils sont venus à quatre personnes : un représentant de la Draaf, un de la Police de l'eau, un de l'Office de la biodiversité et un hydrogéologue : ils ont validé l'emplacement ».

La démarche d'enfouissement n'est toutefois pas encore autorisée : « Ils m'ont dit de creuser le trou, et qu'ils reviendraient pour l'agréer. Nous n'étions pas équipés pour faire un tel trou et y enfouir 20 tonnes de cadavres. J'ai fait le tour des entrepreneurs du secteur, mais aucun n'était disponible. Finalement, on s'est débrouillés avec le matériel de la Cuma. »

Euthanasie et enfouissement

Le trou est validé le lendemain, jeudi. « Le technicien de la DDPP n'est même pas rentré dans le bâtiment », remarque Pierre-Luc Pavageau, « mais, on peut le comprendre ». Dans ces bâtiments se trouvent en effet des dizaines de big-bags contenant des cadavres en putréfaction pour certains depuis plus 10 jours. Quelques survivants aussi, étonnamment : 450 canards et 50 poulets. « Là aussi, c'était à nous de faire l'euthanasie. La DDPP n'avait plus aucune équipe disponible, sans doute mobilisées sur de plus grands élevages. Heureusement, nous avons reçu l'aide de notre vétérinaire, et d'un technicien de Bodin bio. Nous l'avons fait, mais ce n'est pas cela, notre métier... ».

Une fois tous les animaux mis dans des big-bags, les associés chaulent le fond du trou, ainsi que la route sur laquelle ils transportent les cadavres. Au moment de les verser dans le trou, Pierre-Luc Pavageau a du mal à décrire le contenu des sacs : « C'était liquide ». Les cadavres putréfiés sont ensuite recouverts de chaux vive et le trou est refermé. « Le plus long, ça n'a pas été l'enfouissement, mais le nettoyage de notre matériel ». Pour les vêtements, impossible de se débarrasser de l'odeur, l'éleveur reconnaît « avoir tout jeté ».

Le combat des éleveurs contre le virus n'est toutefois pas terminé, puisqu'il leur faut s'employer à la désinfection des bâtiments et des fumiers. « On nous a envoyé un mail de 42 pages d'instructions, qui d'ailleurs, n'était pas adapté à notre situation d'élevage bio ». Heureusement, une fois encore, les techniciens et le vétérinaire du groupement fournissent des instructions plus pratiques et des protocoles adaptés.

Une première série de désinfections drastiques est réalisée sur les deux bâtiments, mais un contrôle montre encore un échantillon positif au niveau des mangeoires. Une nouvelle procédure de désinfection est appliquée et cette fois, les échantillons reviennent tous négatifs. Le retour des animaux dans les bâtiments n'est toutefois pas encore à l'ordre du jour, puisque l'élevage se situe encore en cœur de zone à risque.

La longue route vers les indemnisations

La suite, pour les éleveurs, ce sont aussi les procédures d'indemnisations, pour les animaux perdus, pour les frais engagés pour l'élimination et la désinfection, et pour le manque à gagner. Des procédures qui seront sûrement longues et complexes à adapter à chaque situation (ici, par exemple, il n'existe pas de références économiques sur le canard bio). « Heureusement, nous sommes bien accompagnés par nos banques et nos coopératives ».

Ce sont d'ailleurs tous les soutiens, « pas uniquement matériels », que retient Pierre-Luc Pavageau comme éléments positifs dans la traversée de cette épreuve. « On a été bien épaulés par notre groupement, notre Cuma, notre entourage. Pour toute l'équipe, le préjudice moral est énorme, mais nous avons la chance d'être solidaires entre nous ».