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Vers la relance du sainfoin : une légumineuse, des legs lumineux

Raphaël Lecocq

Vers la relance du sainfoin : une légumineuse, des legs lumineux
Pascale Gombault, présidente de la coopérative Sainfolia (Aube) / Multifolia

Présidente de la coopérative Sainfolia (Aube), Pascale Gombault s’investit depuis 10 ans dans la relance du sainfoin, notamment sous forme de granulés déshydratés. Les promesses sont fortes en nutrition animale, démédication, lutte contre les nématodes vecteurs du court-noué de la vigne. Sans oublier les vertus mellifères en culture. Mais les granulés se font encore rares car la coop veut achever de sécuriser la diversité de ses débouchés, en tonnages et en prix.

De l’Aube à l’Aude

Ex-responsable commerciale dans la nutrition animale, Pascale Gombault cultive 165 ha de grandes cutures dont 20 ha de sainfoin. Elle exploite également une pépinière spécialisée dans les conifères nains. « J’ai investi dans cette activité de niche au début de mon installation en 2008 car il ne fallait pas être grand clerc pour voir que les aides ne feraient que baisser, tout était écrit noir sur blanc, y compris la libéralisation de la betterave sucrière ». Avec des associés, l’agricultrice se fait aussi viticultrice, dans les effervescents, non pas dans l’Aube mais dans l’Aude, plus précisément à Limoux où s’élabore la Blanquette et où ses parents avaient investi il y a plus de 40 ans.

Le sainfoin, on connait la légumineuse, pure ou associée dans des mélanges multi-espèces, et destinée à la production de fourrages, pâturés ou conservés. On connaît moins le sainfoin destiné à la production de granulés déshydratés. Ces deux modes d’exploitation ne sont pas sans rappeler une autre légumineuse, la luzerne. Mais les deux espèces ne jouent pas tout à fait dans la même campagne. Quand la luzerne déshydratée flirte avec les 65.000 ha, le sainfoin doit s’en contenter du 100ème. 550 ha exactement : c’est la sole développée par les 70 adhérents de la coopérative Sainfolia, basée à Viâpres-le-Petit (Aube). La sole est disséminée dans l’Aube, en Bourgogne et dans le Périgord. La filière est toute jeune : elle est née à la fin des années 2000, à l’initiative d’une poignée d’agriculteurs, dont Pascale Gombault. Celle-ci met alors un terme à une carrière de responsable commerciale dans la nutrition animale, pour reprendre l’exploitation familiale, en Champagne crayeuse. « Dans la région, le sainfoin faisait partie du paysage mais il avait fini par disparaître au profit des céréales et des cultures industrielles », explique l’agricultrice. « Au plan industriel justement, le sainfoin représentait potentiellement un complément d’activité pour la coopérative de déshydratation d’Arcis-sur-Aube (10), qui traitait de la luzerne et des pulpes de betterave. Malheureusement, cela n’a pas suffi et l’usine de déshydratation a fini par fermer ».

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Une espèce compétitive

Pérenne mais pas trop, (deux à trois saisons), le sainfoin alors en place en a réchappé. Il faut dire que la légumineuse a des arguments : elle consomme très peu d’intrants, se satisfait de sols superficiels, supporte le sec et le froid mais craint en revanche les sols argileux, humides ou acides et goûte peu le piétinement (en cas de pâture). Côté productivité, on peut escompter entre 9 t/ha et 12 t/ha de matière sèche. Dans le cadre du GIEE « le sainfoin, une plante agroécologique », porté par Sainfolia, avec le soutien de la Chambre d’agriculture de l’Aube, douze exploitations font l’objet d’un suivi technico-économique pluriannuel. Résultats ? L’espèce domine le classement du secteur par la faiblesse de ses charges opérationnelles : 290 €/ha la 1ère année, 208 €/ha la 2ème. En marge brute, pour atteindre les 900 €/ha, niveau d’un assolement céréales, betterave, luzerne en Champagne crayeuse, le rendement seuil du sainfoin passe de 9 à 12 t/ha selon que le prix payé passera de 90 à 120 €/t. 9 t/ha de sainfoin à 120 €/t équivalent à un blé à 10 t/ha payé 150 €/t ou une luzerne à 13 t/ha payée 100 €/t. Conclusion : le sainfoin rivalise en marge nette avec les céréales et peut trouver sa place, à hauteur de 10% environ dans les assolements, y compris en présence de luzerne. C’est en outre un bon précédent pour le blé et une arme anti-salissement dans la rotation.

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L’aval d’abord

Certes, mais force est de constater que le sainfoin ne fait pas beaucoup d’ombre aux autres cultures. « Le sainfoin ne réagit pas à l’intensification et c’est ce qui a participé à sa disparition au cours du XXème siècle », réagit Pascale Gombault. « Il y a donc peu de leviers de productivité mais il faut dire que l’espèce n’a pas été sélectionnée dans ce sens. Il nous faut essayer de lisser la variabilité inter-annuelle de sa productivité. Depuis 10 ans, l’essentiel de nos efforts a porté sur la valorisation du granulé déshydraté. Au risque de paraître pour des originaux dans le paysage agricole, on s’est soucié de vendre avant de produire, d’où notre croissance lente. Il faut que le sainfoin ait une valeur intrinsèque supérieure à des espèces ordinaires. Il faut imaginer une plus grande diversité dans nos sources de protéines ». Traduction : en finir avec la dictature du soja. Mais il ne suffit pas de le décréter. Encore faut-il le matérialiser et le prouver. C’est là où la filière détonne. Avant même de se constituer en coopérative, le pool originel constitué d’une dizaine d’agriculteurs avait créé une structure commerciale, Multifolia, chargée d’inventorier les débouchés. Pascale Gombault fait alors jouer son entregent dans la nutrition animale pour développer des partenariats, sachant que le sainfoin peut compter sur des usines de déshydratation pour assurer la production de granulés, ce qui autorisera son émergence en Bourgogne (avec la Coopérative agricole de déshydratation de la Haute Seine) et dans la Périgord (avec Grasasa), en bio dans ces régions, sans oublier Tereos en Champagne.

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La science convoquée

La richesse en protéine et la valeur nutritionnelle du sainfoin, un atout en soi, ne suffisent pas à ses promoteurs, qui veulent explorer les bénéfices supposés de sa richesse en tanins condensés. L’Inra est sollicité pour jauger leur effet sur les nématodes gastro-intestinaux des ovins et caprins. Chez les animaux soumis à un régime riche en tanins, les recherches montrent les effets suivants : -20% à -70% d’installation des larves infestantes, -20% à -80% d’œufs excrétés (fertilité des vers femelles), 0 à -90% de développement des œufs en larves au stade L3 infestant. Autrement dit, le sainfoin, alicament, peut apporter sa pierre à la démédication en élevage. Les nématodes sévissent aussi dans le monde végétal, en particulier en vigne, où ils sont porteurs et vecteurs du court-noué, une maladie virale qui affecte les deux tiers du vignoble français, selon le Plan national de lutte contre le dépérissement du vignoble, avec un impact pouvant dépasser les 50% dans les cas les plus sévères, aucune nématicide n’étant homologué. Multifolia a noué un partenariat avec le Comité Champagne et l’Inra de Colmar pour explorer l’efficacité du granulé de sainfoin, sachant que la plante en tant que couvert végétal a un effet antagoniste vis-vis du nématode (Xiphinema index). Les résultats, qualifiés d’engageants, sont attendus pour la fin de l’année. Ils pourraient déboucher sur la création d’un amendement, contribuant au biocontrôle du parasite.

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« Une plante d’hier pour préparer demain »

Avec la nutrition et la santé animale et végétale, la biodiversité est un autre angle d’attaque du sainfoin. « C’est une espèce très mellifère, très rapidement fructifère après chaque coupe, un véritable terrain de jeu pour les abeilles et un réservoir à biodiversité » souligne Pascale Gombault. En 2015, la coopérative a créé une ferme apicole constituée de 400 ruches bio. « Cette externalité était clairement sous-évaluée », poursuit-elle. « Le miel contribue ainsi à la productivité et à la compétitivité du sainfoin. Nous avons notamment un partenariat avec la marque avec "C’est qui le patron". Nous réalisons également de la vente directe car au-delà de la valeur, c’est aussi un bon moyen de recréer du lien avec la société. Je note au passage que nous ne rencontrons pas de problème majeur de mortalité des abeilles, malgré notre présence en plaine agro-industrielle. Le miel, C’est aussi le moyen de recréer des emplois dans les territoires. Je rappelle que le sainfoin a fait la notoriété du miel du Gâtinais, à l’époque où il existait une miellerie dans chaque village. La nôtre emploie un salarié et demi. Le sainfoin, c’est aussi le support à de l’innovation sociale ». Celle-ci sera d’autant plus prégnante que l’innovation technologique, sous-jacente aux travaux dans les domaines de la santé animale et végétale, autorisera une montée en puissance de la filière. A titre indicatif, la filière est à l’origine de trois thèses en rapport avec le sainfoin. « Multifolia, qui a déjà fait monter la valeur du mix produit, saura alors trouver ou inventer de nouvelles formes collaboratives pour porter la croissance du sainfoin. Le sainfoin, c’est une plante d’hier pour préparer demain », conclut Pascale Gombault.

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Commentaires 2

Caprin1669

J’ai semer 20 ha de sainfoin s’est année mais j’ai du mal a le commercialiser

Barrois10

Une belle initiative. Le sainfoin pourrait etre une alternative interessante au colza, aujourd'hui de plus en plus difficile à produire. Mais on peut se demander si la zone de production arrivera jusqu'à nos argilo calcaires du barrois, ou si elle restera dans les terres fertiles de a champagne crayeuse...

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