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Vendredi 23/01/2026

Pénurie d'œufs en France : pourquoi la 1ère productrice européenne se retrouve avec des rayons vides ?

Les boîtes d'œufs disparaissent plus vite qu’elles n’arrivent, les consommateurs s’inquiètent, les distributeurs tempèrent. Derrière ces rayons clairsemés, la filière ne parle pas de crise mais d’un système arrivé à saturation. Et si, pour continuer à manger français, il fallait enfin accepter que produire, c’est construire ?

La scène est devenue presque comique : des clients penchés au-dessus des étagères, tendent le cou ou s’accroupissent en bas des linéaires, espérant qu’une boîte ait échappé à la ruée. Pourtant, la Fédération du commerce et de la distribution refuse catégoriquement le mot « pénurie ». Elle rappelle même une hausse de 6 % des volumes commercialisés en 2025. Mais la mécanique se grippe au moindre incident : neige, routes bloquées par les manifestations, livraisons irrégulières et c’est tout le système d’approvisionnement qui tombe par terre.

La vraie tension est ailleurs : depuis trois ans, la consommation française explose : +5 % par an. En 2025, chaque Français a mangé 240 œufs, contre 226 en 2024. Un record absolu d’après le Comité national pour la promotion de l’œuf (CNPO). L’œuf est devenu l’aliment refuge d’une période où les ménages traquent la moindre économie. Résultat : un taux de rupture de 13,3 % en 2025, quand le « normal » tourne autour de 2 %. Les œufs ne manquent pas : ils partent simplement plus vite qu’ils n’arrivent. Pourtant, l’hexagone reste le premier producteur d’œufs de l’Union européenne, avec 15,4 milliards d’unités en 2024. La production progresse même de 2 % par an depuis cinq ans. Mais cela ne suffit plus. Selon le CNPO, il faudrait un million de poules supplémentaires par an pour suivre la demande, soit 300 nouveaux poulaillers d’ici 2030.

La construction de nouveaux poulaillers, c’est y laisser quelques plumes

Et c’est là que tout se complique. Installer ou agrandir un bâtiment relève du marathon administratif. Entre les autorisations, les études, les recours et les prêts bancaires, il faut environ deux ans entre le projet et la première mise en production. La Ministre de l’Agriculture, Annie Genevard résume la situation sans détour : “la procédure d’installation d’un poulailler est la même qu’une centrale thermique”. Construire un poulailler plein air coûte entre 1 et 1,5 million d’euros. Même augmenter un cheptel de 1 200 à 4 000 poules représente 400 000 euros d’investissement. Pour encourager et rassurer les éleveurs, Annie Genevard promet une simplification administrative. A ces difficultés s’ajoute la transition hors-cage, engagée depuis la loi Egalim de 2018. Une démarche vertueuse, défendue bec et ongle par la filière mais qui demande du temps et de l’espace pour ce changement. Les systèmes alternatifs accueillent moins de poules par bâtiment. Le CNPO estime une perte mécanique de 20 % du cheptel liée à cette évolution. Fin 2024, plus des trois quarts des poules étaient déjà en systèmes alternatifs. Pour compenser, il faut installer de nouveaux éleveurs, mais les délais administratifs freinent la dynamique.

Manger français oui, mais "produisez loin de chez nous"

À ces contraintes s’ajoute un paradoxe bien français : les consommateurs veulent manger français, mais refusent les poulaillers près de chez eux. Odeurs lors des nettoyages, épandage des fientes, passages de camions, inquiétudes environnementales : chaque projet devient un bras de fer. Même les élevages bio ou plein air se heurtent à des oppositions locales. Désormais, la France a perdu de sa superbe. Auparavant autonome, le pays est désormais contraint d'importer environ 5 % de ses besoins, principalement d’Espagne, de Pologne et des Pays-Bas. Les œufs étrangers restent rares en rayon, mais présents dans les ovoproduits. Mais jusqu’à quand ?

La filière tourne, la demande galope, les projets s’enlisent. Le reste n’a rien d’un mystère : sans bâtiments, il n’y aura pas d’œufs français. Et le marché, lui, ne laissera jamais le vide longtemps.