Blé dur : « privilégier l’approvisionnement des usines françaises, répercuter la hausse sur les prix en rayon »

Face au risque patent de pénurie de blé dur au plan mondial, Jean-Philippe Lefrançois, directeur général d’Alpina Savoie, fabricant de semoule et de pâtes basé à Chambéry (Savoie), attend des pouvoirs publics et des distributeurs des signaux forts pour passer le cap.

Pourquoi parler de pénurie alors que la production française sera cette année au moins deux fois supérieure aux besoins des industriels français ?

Jean-Philippe Lefrançois : la pénurie s’entend au plan mondial où, face à la baisse annoncée de la production du Canada, premier producteur mondial, le blé dur disponible risque d’être inférieur aux besoins, le tout sur des stocks de reports très faibles Dans ce contexte, les acheteurs se tournent vers la France, et notamment l’Italie, gros importateur de blé dur, et confrontée cette année à des problèmes de rendement mais aussi de qualité, qui n’épargnent pas la France. D’où l’alerte lancée par les industriels auprès des pouvoirs publics.

En quoi les pouvoirs publics peuvent-ils influer sur le marché du blé dur ?

Jean-Philippe Lefrançois : dans le prolongement de la crise du Covid, qui a vu le gouvernement se mobiliser pour préserver le potentiel productif de la France et l’approvisionnement des Français, nous attendons des pouvoirs publics qu’ils jouent le rôle de médiateur entre les exportateurs et les industriels de façon à inciter les premiers à approvisionner prioritairement les seconds. C’est important de le faire dès maintenant, parce que les effets de la pénurie se manifesteront vers mars ou avril 2022. Je précise qu’une entreprise comme Alpina Savoie s’approvisionne à 100% en blés durs français.

Alpina Savoie s’approvisionne exclusivement en France et développe des gammes sous label bio et Zéro résidu de pesticide (Crédit photo : R. Lecocq)

Allez-vous pouvoir répercuter la hausse du prix du blé dur sur vos pâtes et semoules ?

Jean-Philippe Lefrançois : dans nos fabrications, le blé dur représente 70% du coût de revient. Il est donc impératif de répercuter la hausse du prix de la seule et unique matière première. En 2007, notre entreprise a été placée en procédure de sauvegarde du fait de notre impossibilité à relever nos prix. Depuis, les États généraux de l’alimentation sont passés par là. Mais les EGA ne sont pas contraignants. Ils imposent l’entame de négociations dès lors que les cours augmentent mais ils n’obligent pas les distributeurs à rehausser leurs tarifs.

Les cours du blé dur sont-ils de nature à soutenir l’espèce, que les agriculteurs français tendent à délaisser ?

Jean-Philippe Lefrançois : chez Alpina Savoie, après la crise de 2014, nous avons mis en place des contrats pluriannuels avec les agriculteurs, via les organismes stockeurs. L’objectif est de se décorréler des cours mondiaux, en garantissant aux agriculteurs un prix plancher qui intègre leur prix de revient et leur rémunération. C’est un gros travail qui a été mené avec les OS et les Chambres d’agriculture. Pour Alpina Savoie, la contractualisation permet de sécuriser ses approvisionnements en quantité et en qualité via la mise en place de cahiers des charges. C’est aussi un moyen de soutenir le modèle agricole français. Deux tiers de nos approvisionnements sont contractualisés.

Avec la hausse des cours, la contractualisation dessert-elle les agriculteurs ?

Jean-Philippe Lefrançois : le principe d’un contrat, c’est de se décorréler du cours mondial, indépendamment des fluctuations de ce dernier. Très logiquement, nous allons payer le prix inscrit dans le contrat. Mais il y aura des discussions sur la part non contractualisée car les agriculteurs n’engagent pas la totalité de leur production, ce qui leur réserve des marges de manœuvre pour profiter des opportunités de marché.

Avec la contractualisation, la montée en gamme est une autre caractéristique d’Alpina Savoie. Est-elle payante auprès des consommateurs ?

Jean-Philippe Lefrançois : Alpina Savoie n’est pas le pastier qui a la plus grosse influence sur le marché des pâtes en France. Nous nous adressons à des consommateurs engagés et nous mettons en avant un modèle agricole différent. La mise en place de la filière blé dur 100% France remonte à 1997. Depuis, nous avons développé des gammes Bio de France et sous le label Zéro résidu de pesticides. Si on veut que le monde agricole vive dans de bonnes conditions, tous en respectant l’environnement, il faut que les consommateurs acceptent de payer plus, pas trois fois plus, mais un peu plus.

Quelle sera l’incidence de la hausse des cours sur le prix d’un kilo de pâtes génériques ?

Jean-Philippe Lefrançois : pour un paquet de pâtes à un euro le kilogramme, il faut compter 10 centimes de plus au cours actuel. Mais si le cours du blé qui est aujourd'hui estimé à 400 euros la tonne passe à 500 euros, la hausse pour le consommateur sera plutôt de 20 centimes du kilogramme dans quelques mois.