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Mercredi 07/10/2026
Changement climatique et pastoralisme : quelles esquives dans quelles estives ?
Loin d’être neutres, les incidences du changement climatique sur les ressources en herbe et en eau réinterrogent les pratiques pastorales. Ce que les acteurs de la recherche tentent de conjurer en développant des outils, méthodes et connaissances appropriables par les éleveurs, attendu qu’il n’y aura pas de solution « miracle ».
Alpages Sentinelles : tel est le sésame offrant potentiellement aux éleveurs des alpages des pistes d’adaptation aux méfaits du changement climatique sur les systèmes pastoraux. Car sans (grande) surprise, ces derniers n’échappent pas à la nouvelle donne climatique et l’année paroxystique 2026 en a donné de criantes illustrations. « Les éleveurs et les bergers témoignent d’une herbe qui a grillé rapidement, de sources qui se sont taries, et globalement d’une gestion compliquée des troupeaux, qui ont parfois dû redescendre d’estive bien plus tôt qu’habituellement, déclare Émilie Crouzat, chargée de recherches spécialiste des socio-écosystèmes agropastoraux de montagne à INRAE. La chercheuse est aussi coordinatrice scientifique du programme Alpages Sentinelles, qui mobilise un large réseau d’acteurs à l’échelle des Alpes françaises et qui vise à mieux comprendre et à anticiper les conséquences du changement climatique en alpage : évolutions des conditions météorologiques, conséquences sur les ressources en eau et les végétations.
L’origine du projet remonte à 2007, sein du Parc national des Écrins. C’est dire si ses acteurs (espaces naturels protégés, services techniques pastoraux, éleveurs et bergers, organismes de recherche) ont fait preuve d’anticipation, alertés il est vrai par des épisodes sévères au début des années 2000. Près de 20 ans plus tard, le programme Alpages Sentinelles est riche d’expertises, d’enseignements et de solutions. « Toute notre démarche ne vise pas à chercher la solution miracle de l’adaptation au changement climatique mais à plutôt à produire des outils, des méthodes et des connaissances pour qu’ensuite sur le terrain, chaque puisse construire sa propre solution », prévient Émilie Crouzat. Dit autrement, la diversité des réponses aux impacts du changement climatique n’a d’égal que la diversité des pratiques pastorales. Cette approche a en outre l’avantage de pouvoir être transposée bien au-delà du massif des Ecrins et des Alpes, au gré des spécificités des territoires.
Le programme Alpages Sentinelles a commencé par documenter l’exposition des alpages au changement climatique. Entre autres fait marquants (hausse des températures, baisse de l’eau disponible, limitation de la pousse dans un nombre croissant de situation), les chercheurs relèvent la fragilisation du manteau neigeux, voire plus du tout de neige sur certains alpages et une exposition accrue des jeunes plante au gel. En outre, « la variabilité des conditions météorologiques se renforce, ce qui rend les projets d’adaptation difficile à stabiliser », indique Émilie Crouzat.
Le programme a notamment débouché sur la création d’une « pastothèque », décryptant la sensibilité d’une quarantaine d’espèces végétales. « C’est un outil d’aide à la gestion directement mobilisable par les éleveurs, les bergers, les services techniques ou les gestionnaires environnementaux », indique la scientifique.
Les trois voies d’adaptation
Constater, c’est une chose, s’adapter, cela en est une autre : le programme Alpages cerne trois grandes voies d’adaptation, à commencer par l’optimisation de la ressource disponible sur l’alpage, en jouant sur la conduite plus ou moins serrée du troupeau en fonction des milieux, en explorant mieux les alpages, en gérant la localisation des points d’abreuvement ou encore en encore en réalisant des interventions comme des éclaircies en sous-bois pour faciliter le passage des troupeaux. Deuxième voie d’adaptation : mobiliser une ressource complémentaire à l’alpage en conventionnant l’accès en sous-bois avec des gestionnaires forestiers pour étendre le périmètre de l’alpage ou en allant chercher des surfaces pastorales plus bas entre l’alpage et la vallée.
Troisième voie : ajuster les cheptels ou adapter les productions réalisées sur alpages, à savoir, modifier les effectifs, modifier les dates de montée et de descente, réfléchir au stade physiologique des animaux présents en alpage, travailler sur la complémentation alimentaire pour pâturer une diversité de végétation. « Certaines de ces adaptations peuvent être mises en pratique très rapidement en réponse à un aléa et d’autres nécessitent plus d’anticipation, plus de temps de concertation, et de réfléchir plus globalement au système d’élevage », précise Émilie Crouzat.
Une vulnérabilité supplémentaire
La vulnérabilité climatique du pastoralisme s’ajoute à d’autres fragilités inhérentes à ce type d’élevage, telles que la prédation, la cohabitation avec les autres usagers sur fond de surtourisme et de diversification des activités récréatives et sportives (courses de trail, VTT électriques…). « Un certain nombre de tensions travers ces formes d’élevage, des tensions anciennes, qui perdurent et qui s’accroissent, déclare Marie-Odile Nozières-Petit, zootechnicienne des systèmes d'élevage et directrice adjointe de l'unité Systèmes d'élevage méditerranéens et tropicaux à INRAE. Et de citer la fragilisation de la biodiversité et de la ressource végétales « alors que ces systèmes se sont constitués à partir de souplesses et de façon de faire pour gérer les aléas, mais aujourd’hui remis en cause par l’ampleur du changement en cours ». Ou encore la fragilisation des outils d’abattage les risques d’invendus, la spirale baissière du prix des produits sous signe de qualité (AOP, IGP…) sous l’effet de la politique de prix bas impulsée par la grande distribution et l’internationalisation des marchés.
Il n’empêche. « Depuis 25 ans, les élevages pastoraux sont stables en nombre d’exploitations et en cheptel », conclut Marie-Odile Nozières-Petit. On ne peut pas en dire autant des élevages « standardisés ».
