Le chanvre : de nouvelles opportunités pour les agriculteurs ?

Cultivé en France par 1300 agriculteurs, le chanvre va prochainement bénéficier d'un nouveau débouché : la production de CBD à partir de ses inflorescences. Interdite jusqu'à présent en France, la récolte des fleurs sera autorisée à partir de 2022. Toutefois, la déception est immense chez une partie des producteurs : cette récolte devra être livrée à des industriels avec lesquels ils seront sous contrats. Impossible pour eux de vendre leurs fleurs en direct ou en circuits courts.

Agriculteur bio en polyculture-élevage-méthanisation à Pigerolles (Creuse), Jouany Chatoux cultive du chanvre (Cannabis sativa L.) sur son exploitation depuis trois ans. Il est l'un des 1300 producteurs de chanvre en France, pays leader européen de cette production, avec près de 18 000 ha cultivés. La culture du chanvre est en constante progression depuis 30 ans, mais elle est toutefois loin des 176 000 ha qu'elle occupait au milieu du XIX° siècle.

En France, des variétés sans THC

Comme tous ses collègues français et européens, Jouany Chatoux ne peut cultiver que des variétés qui ne produisent que très peu de tétrahydrocannabinol ou THC, substance recherchée par certains consommateurs pour son effet psychotrope. Comme tous ses collègues, il est aussi astreint à une traçabilité totale de sa culture et a 30 % de chances de faire l'objet d'un contrôle sur ses plants au mois d'août, afin de prouver que leur teneur en THC ne dépasse pas les 0,2 % réglementaires français.

En revanche, l’itinéraire technique de Jouany Chatoux, avec seulement 1 pied par m2, diffère de celui de la majorité des chanvriculteurs. Ces derniers destinent en effet plutôt leurs plantes à l'industrie, produisant en moyenne 1 tonne de chènevis (graines) et 7 tonnes de paille par hectare. Les graines de chanvre sont valorisées en alimentation humaine et animale, et en cosmétique ; la paille sert à faire des litières, des biomatériaux ou du textile.

La conduite du chanvre (Cannabis sativa l.) s'apparente à celle du maïs : une croissance rapide en 4 mois, des besoins en engrais (organiques), en eau et en chaleur, mais pas en pesticides. Le chanvre participe également à une bonne structuration du sol
La conduite du chanvre (Cannabis sativa l.) s'apparente à celle du maïs : une croissance rapide en 4 mois, des besoins en engrais (organiques), en eau et en chaleur, mais pas en pesticides. Le chanvre participe également à une bonne structuration du sol

L'itinéraire qu'a choisi Jouany Chatoux vise à favoriser la concentration de cannabidiol (CBD) dans les fleurs. L'agriculteur fait en effet partie des gens qui ont fait le « pari du CBD », un marché très florissant au niveau mondial, mais dont la production était, jusqu'à présent, interdite en France, via  notamment l'interdiction de récolte des fleurs de chanvre.

Ils seraient quelques centaines de producteurs comme lui à avoir fait ce pari du CBD sur des petites surfaces et à avoir un peu « devancé » l'autorisation de ce produit et des fleurs de chanvre, la partie de la plante qui en contient le plus. Comme d'autres composés issus de plantes (valériane, passiflore...), le CBD aurait des vertus anxiolytiques et favoriserait le sommeil. Il peut se consommer sous forme d'huile, mais aussi en fumant des fleurs de chanvre, ou en préparant des tisanes. C'est ce que l'on nomme l'usage « bien-être » du cannabis.

Le CBD n'est ni stupéfiant, ni nuisible à la santé

« Nous ne sommes pas des hurluberlus », insiste Jouany Chatoux. Tous les espoirs étaient en effet permis à ces pionniers, puisque l'OMS reconnaît que le CBD n'est pas un stupéfiant et ne pose pas de problème de santé publique. Sur le plan légal, ces producteurs français ont été confortés par une décision de la Cour de justice européenne datant de novembre dernier : elle affirme que l’huile de CBD ne constitue pas un produit stupéfiant, qu'elle peut être vendue dans des boutiques (les CBD-shop qui fleurissent un peu partout depuis quelques mois), et, en gros, que la France a tort d'interdire la commercialisation de CBD issu du chanvre.

"C’est un peu comme si des viticulteurs produisaient du raisin sans pouvoir le transformer en vin, avec obligation de le vendre au négoce"

La France était donc dans l'obligation de revoir son arrêté son Arrêté du 22 août 1990 qui régissait la culture et la commercialisation du chanvre et interdisait toute utilisation des fleurs.

Le projet de refonte de l’arrêté a été notifié à l’Union européenne le 20 juillet dernier. Pour Jouany Chatoux et  ses collègues qui souhaitaient faire de la vente directe ou en circuits courts de leurs fleurs, c'est une douche froide : l'arrêté autorise certes la production et la commercialisation de produits contenant des extraits de chanvre, fleurs et feuilles comprises, mais interdit la vente de fleurs et de feuilles brutes. En gros : les chanvriculteurs pourront récolter leurs fleurs, mais uniquement pour les vendre à des industriels avec qui ils auront passé des contrats. Le projet de décret interdit toute circulation des fleurs brutes, sous prétexte que parmi celles-ci pourraient se cacher des fleurs riches en THC. Les CBD-shop sont également pénalisés, car ils ne pourront plus vendre de fleurs (ils en vendaient, mais non issues de producteurs français).``

Toutes les variétés de chanvre mises en culture en France (et en Europe) sont pauvres en THC, composé psychotrope. Chaque année, 30 % des surfaces sont contrôlées pour vérifier que les plantes ne dépassent pas le taux de 0,2 % de THC
Toutes les variétés de chanvre mises en culture en France (et en Europe) sont pauvres en THC, composé psychotrope. Chaque année, 30 % des surfaces sont contrôlées pour vérifier que les plantes ne dépassent pas le taux de 0,2 % de THC

« C’est un peu comme si des viticulteurs produisaient du raisin sans pouvoir le transformer en vin, avec obligation de le vendre au négoce », s'indigne Jouany Chatoux, qui voit, dans ce projet d'arrêté, une volonté des industriels de conserver les utilisations actuelles du chanvre, et éventuellement, de s'accaparer en plus le marché du CBD.  Lui qui a longtemps travaillé aux côtés de l'interprofession InterChanvre estime qu'elle n'a pas assez défendu les producteurs. « Aujourd'hui, c'est tendu avec eux ».

« L’État ne veut pas s'embêter »

Cette interdiction au producteur de commercialiser en direct ses fleurs de chanvre, Marc Vanpouille, conseiller à la chambre d'agriculture des Pays de la Loire, trouve également cela « étrange». Depuis un an, cet agronome étudie la faisabilité d'une filière « cannabis bien-être » régionale et a pu constater que de nombreuses personnes étaient intéressées : des producteurs, soucieux de diversifier leurs cultures ou souhaitant innover, mais aussi des vendeurs de CBD, qui veulent s'approvisionner en circuits courts.

La Chambre d'agriculture des Pays de la Loire a même lancé des expérimentations en microparcelles, testant plusieurs variétés de chanvre et itinéraires pour déterminer lesquels seraient les mieux adaptés pour la production de produits riches en CBD.  L'interdiction qui se profile de commercialisation de fleurs brutes limite donc considérablement l'intérêt d'une filière régionale. « L'Etat ne veut pas s'embêter », regrette-t-il.

Des qualités agronomiques

Malgré tout, le chanvre reste intéressant pour les agriculteurs. Marc Vanpouille vante par exemple sa pertinence dans les rotations pour casser les cycles des maladies, son caractère très couvrant  qui la dispense de pesticides, sa croissance rapide : en 4 mois, les plants peuvent atteindre 3,5 m de haut. « C'est une culture comparable au maïs », estime pour sa part Jouany Chatoux, qui remarque aussi son effet positif sur la structure du sol et la facilité de sa conduite en bio.

Marc Vanpouille espère que l'autorisation du « CBD industriel »  pourra apporter une valorisation supplémentaire aux chanvriculteurs actuels. C'est par exemple déjà le cas de Philippe Collin, agriculteur à Breuvannes-en-Bassigny (Haute-Marne) : il produit du chanvre fibre et graines depuis cinq ans, et vient de décrocher un contrat supplémentaire avec un opérateur suisse (la Suisse autorise le CBD depuis longtemps) pour 0,1 ha  conduit avec un itinéraire spécial.

Une perte pour l'agriculture française

Pour Jouany Chatoux, en revanche, toute la « plus-value CBD » va échapper aux agriculteurs et même à la filière, car il estime que les industriels ne voient  le CBD que comme un co-produit. Selon lui, le « modèle bien-être » qu'il voulait développer pourrait générer 100 000 €/ha et cinq créations d'emploi (étude d'une association suisse), contre 1500 euros par ha et zéro emploi pour le « modèle  industriel » prévu à partir de 2022.

"On a dix ans de retard sur les autres pays "

Déterminé « à ne pas se laisser faire », à présent désigné comme porte-parole  de l'Association Française des Producteurs de Cannabinoïdes, Jouany Chatoux reconnaît qu'il engage un bras de fer avec l’État. Lui et ses collègues se battent sur différents fronts, dont celui des variétés (certaines variétés riches en CBD ne sont toujours pas autorisées en France), de la labellisation bio, de la légitimité de l'interprofession...

« On a dix ans de retard sur les autres pays », estime-t-il. Dans son combat, l’agriculteur regrette de ne pas avoir le soutien des syndicats agricoles, mais il pourra peut-être compter sur la trentaine de députés qui ont conduit pendant deux ans une mission d'information sur les différents usages du cannabis

Dans leur rapport final, ils se montraient tout à fait favorables au développement d'une filière bien-être en France, avec des produits transformés ou non. Ils n'ont aucunement été entendus.