Téléchargez la nouvelle application Pleinchamp !
Mardi 20/10/2026

« Sans plan structurant sur l'eau, on verra des exodes ruraux massifs »

Publié par Pleinchamp

Limagrain, acteur majeur des semences et de l’agroalimentaire, porte un message clair aux politiques : ses dirigeants appellent à un véritable plan eau, à la préservation du crédit d'impôt recherche et à l'utilisation des NGT pour adapter l'agriculture au changement climatique. Ils alertent aussi sur les limites d'une taxe sur les produits sucrés pour résoudre les enjeux de santé publique. Rencontre avec son président et son directeur général.

Quatrième semencier mondial (Vilmorin, LG) présent dans 53 pays, numéro un sur les semences potagères, acteur majeur de la boulangerie industrielle française avec les marques Jacquet et Brossard, 2,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires : Limagrain est un groupe semencier et agroalimentaire de dimension mondiale, avec pour maison-mère une coopérative installée au cœur de l’Auvergne, qui regroupe 1300 agriculteurs.

A l’heure où le budget de la France pour 2027 est examiné à l’Assemblée nationale et à quelques mois des élections présidentielles, les sujets d’actualité pour le groupe coopératif sont nombreux : taxe sur les produits sucrés, développement des NGT, capacité de la France à innover et à attirer les scientifiques, appel à une véritable stratégie nationale sur l’eau…

Pleinchamp a rencontré Sébastien Vidal, son président, et Sébastien Chauffaut, son directeur général, lors du Sommet de l’élevage à Clermont-Ferrand le 6 octobre. Interview.

La saison 2026 a été exceptionnellement difficile pour les agriculteurs français. Quel bilan tirez-vous pour Limagrain et ses coopérateurs ?

Sébastien Vidal : Sur les cultures printemps, nous sommes en train de vivre un événement jamais connu, avec des pertes de l'ordre de 60 à 70% sur certaines productions, notamment sur les maïs semouliers destinés à l'alimentation humaine, ou encore des pertes au-delà des 50% sur les productions de maïs semence en Limagne, malgré l'irrigation.

Mais la chance de notre coopérative Limagrain est d’être rattaché à un groupe international qui nous permet d'être diversifié à la fois en termes de géographie et d’espèces. Globalement, l’impact de la sécheresse et de la chaleur sera peut-être autour d’une baisse de 10% des doses de semences de maïs.

En revanche, il se peut que des agriculteurs qui souhaitent avoir une variété en particulier cette année ne l’aient pas, parce que cette variété aura pêché.

Craignez-vous un abandon de surfaces en 2027 ?

Sébastien Vidal : Pas en semences, parce que cela reste une culture rémunératrice. L’arbitrage qui pourrait avoir lieu, c’est entre le maïs et le tournesol par exemple.

Mais le principal risque de concurrence, c’est avec la jachère. Moi qui suis agriculteur en zone intermédiaire, j'ai déjà sorti depuis un certain nombre d'années les parcelles sur lesquels je suis à peu près sûr de ne pas gagner d’argent. Aujourd'hui j'ai 12% de jachère sur mon exploitation.

A l’approche des élections présidentielles, quelles propositions attendez-vous des candidats en matière d’agriculture ?

Sébastien Chauffaut : Notre message aux politiques, c’est un appel à l’action en faveur d’un véritable plan eau. Si après l’été 2026, la question de l’eau ne devient pas un plan structurant pour que les territoires continuent à vivre, on verra des exodes ruraux massifs. On a besoin de stocker de l’eau pour pouvoir irriguer.  

Sébastien Vidal : Je suis intimement persuadé que l’une des meilleures assurances pour le producteur aujourd’hui, c’est d’avoir une partie de son exploitation sécurisée par l’irrigation, avec des cultures rémunératrices qui peuvent garantir un revenu.

Cette question de l’eau, qui est sujet tellement transverse, doit être portée non pas par un seul ministère, mais par un Premier ministre, qui doit prendre l'ensemble des besoins pour les 40 ou 50 prochaines années.

Les investissements nécessaires pour adapter l’agriculture au réchauffement climatique, développer des pratiques agroécologiques et limiter les gaz à effet de serre sont massifs. Comment les coûts sont-ils répartis dans la filière agroalimentaire ?

Sébastien Chauffaut : On a longtemps cru qu'on allait réussir à persuader le consommateur, ou du moins le distributeur, que pour avoir un produit qui répondait à telle et telle nouvelle fonctionnalité, il allait falloir payer. Mais personne ne veut payer aujourd'hui en aval pour le stockage du carbone.

On a d’un côté des consommateurs qui ont un pouvoir d'achat largement remis en cause, de l’autre des agriculteurs qui ne peuvent pas taper dans leurs marges et des agro-industriels qu'on pointe du doigt en permanence, mais qui ont beaucoup réduit leurs marges dans le passé. Et donc, où est-ce qu'on trouve l’argent ?

Chez Limagrain, nous avons décidé de développer notre propre outil de calcul qui permet de rémunérer le stockage de carbone chez nos adhérents. On revient sur les fondamentaux de l’agronomie : un sol qui stocke du carbone va profiter à la plante, c’est un cercle vertueux.

Sébastien Vidal : Nous avons également mis en place une matrice expérimentale sur 45 hectares afin de tester différents systèmes de culture, pour apporter le bon conseil à nos adhérents. Cette plateforme, c’est 12 ans d’engagement, 7 millions d’euros de budget.

La recherche et l’innovation sont d’ailleurs au cœur de l’activité de Limagrain…

Sébastien Chauffaut : Nos dépenses en R&D représentent 320 millions d’euros, 16% du chiffre d’affaires, et nous avons 2200 scientifiques dans la maison. Ce sont des dépenses, mais nous, on appelle ça des investissements.

A l’heure où le projet de loi de finances est en ce moment examiné par le Parlement, la tentation pourrait être forte de réduire le budget du crédit d’impôt recherche. Or, c’est un super facteur d'attractivité pour des scientifiques dans notre pays. Si la France décidait de s'en dessaisir, elle réduirait largement sa capacité d'innovation.

Comment adaptez-vous la production de semences au réchauffement climatique ?

Sébastien Chauffaut : Jusqu’à présent, nous avons surtout travaillé sur les résistances ou les tolérances à des maladies. Nous avons déjà des variétés qui sont sélectionnées pour mieux utiliser l'eau mais pour l'instant, nous n'avons pas encore pu aller vraiment au tréfond du génome. Grâce aux nouvelles techniques génomiques [les NGT, autorisées par l’Union européenne en juin 2026], nous avons refixé nos priorités. Néanmoins, cela va prendre 10 à 15 ans éventuellement avant d'avoir les premiers résultats.

Sébastien Vidal : C'est un vrai soulagement que l'Union Européenne nous ait accordé le droit d'utiliser ces technologies-là, parce que je crois les semenciers européens ne s'en seraient pas relevés. Aujourd’hui, 75% des brevets déposés dans le monde avec cette technologie sont chinois.

Sébastien Chauffaut : Si on veut que la France, qui est le premier exportateur mondial de semences, reste dans la compétition, on doit avoir les mêmes moyens que les autres. C’est un levier de souveraineté.

En tant qu’acteur de l'agroalimentaire, comment Limagrain se positionne face aux enjeux de santé publique comme l’obésité ? La taxe sur les produits sucrés est-elle une bonne réponse, ou faut-il agir à un autre niveau ?

Sébastien Chauffaut : Le projet de taxe sur les produits sucrés va, certes, verser des nouveaux revenus de recettes fiscales, mais ne va pas avoir d'effet de santé publique, puisqu’il va renchérir le prix du produit, au détriment du pouvoir d'achat, sans permettre dans un temps court d'améliorer les recettes. C’est d’ailleurs ce que dit toute l'industrie agroalimentaire.

Nous sommes tout à fait en accord avec ce sujet de santé publique, et cela fait plusieurs années que nous travaillons sur le taux de sucre de nos produits, que nous avons réussi à baisser de 20% depuis 2019. Mais réduire le sucre, cela change non seulement le goût, mais aussi la texture des produits, et nous avons besoin de temps pour faire de la recherche et adapter nos recettes.