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Climat et arboriculture : de l’adaptation à la rupture

Raphaël Lecocq

Climat et arboriculture : de l’adaptation à la rupture
IGP Clémentine de Corse

Le changement climatique a des incidences multiples pour les espèces fruitières mais de nombreuses stratégies d’adaptation s’esquissent. Si des ruptures sont à craindre, c’est peut-être davantage au plan économique, la soutenabilité étant toujours plus contrainte.

Ouvrage à venir

« Les productions fruitières à l’heure du changement climatique » : c’est le titre de l’ouvrage à paraître dans les mois à venir. Coordonné par Jean-Michel Legave, ancien directeur de recherche à l’Inrae et conçu par une quarantaine de scientifiques, le livre de 350 pages explore les enjeux majeurs du changement climatique et inventorie les pistes d’adaptation. L’ouvrage sera publié aux Editions Quae.

Des besoins en refroidissement non satisfaits, une retardement de la floraison, une végétation moins développée modifiant l’équilibre entre végétation et fruits, la présence de fruits doubles, des branches sans fruit, des défauts de coloration des fruits, une hétérogénéité des calibres, des modifications des caractéristiques gustatives, des équilibres entre sucre et acidité modifiés, des rendements altérés, un resserrement des périodes de récolte imposant une réorganisation du travail, la prévalence de certains bio-agresseurs...  : telles sont les modifications induites par le changement climatique sur les fruits à pépins et à noyaux ou encore sur la vigne. Elles ont été décrites par différents scientifiques intervenant dans le cadre du Fruit 2050, un événement prospectif organisé tous les deux ans dans le cadre du Sival. Si l’événement se veut prospectif, le changement climatique est déjà une réalité. « Au cours des quarante ans passés, le raisin a vu son degré croitre d’une unité tous les dix ans tandis que son acidité baissait dans les mêmes proportions », souligne Inaki Garcia de Cortazar Atauri, ingénieur de recherche à l'unité Agroclim de l’Inrae.

Corse : menaces sur l’IGP clémentine

En Corse, le changement climatique à l’œuvre pourrait remettre en cause l’existence même de l’IGP Clémentine. « Le cahier des charges de l’IGP stipule une production de petit calibre, au goût acidulé, caractérisé par un cul vert témoignant de la non utilisation de produits de déverdissage », explique Olivier Paillly, directeur de l’unité expérimentale Inrae citrus en Corse. « Depuis des décennies, on observe une lente érosion de l’acidité et une modification de la dynamique de coloration des fruits, induisant un rétrécissement des périodes optimales de récoltes. Le risque de ne plus répondre aux critères de l’IGP est patent, un scénario qui ne serait pas soutenable au plan économique ». Comme quoi les incidences du changement peuvent être très lourdes.

Des variétés à moindre besoin en refroidissement

Les scientifiques, qui ont depuis longtemps identifié le processus à l’œuvre, ne sont pas restés simples observateurs. S’agissant de la clémentine de Corse par exemple, ils ont exploré tout une batterie de leviers agronomiques destinés à contrarier les effets du climat. Les sélectionneurs se replongent dans le catalogue de cultivars dont certains avaient pu être écartés au motif qu’ils généraient trop d’acidité. La sélection variétale apparaît comme un levier fondamental et sur un critère en particulier : celui du besoin en refroidissement ou plus exactement du moindre besoin en refroidissement, permettant aux variétés de ne pas voir leur cycle végétatif altéré par la douceur (relative) des hivers.

Mais comme toujours en matière de sélection, les arbitrages doivent composer avec des multiples contraintes. « Pour une espèce comme l’abricot, la quête de variétés à moindres besoins en refroidissement a pour effet d’accroître le risque d’exposition au gel », prévient Raphaël Martinez, directeur de la Fédération fruits et légumes d'Occitanie. « Ce risque est commun à de nombreuses espèces. Pour espérer déjouer les effets du changement climatique, il nous faut réinvestir dans l’agronomie au sens large et privilégier une approche globale, alors que l’hyper spécialisation a tendance à prévaloir aujourd’hui ».

Des filières toujours plus vulnérables

Le salut ne viendra pas en effet de la seule génétique. « Pour de nombreuses espèces, nous ignorons encore tout de leur besoin en refroidissement », souligne David Rui-Gonzalez, chercheur à l’institut de recherche Cebas-Csic à Murcia en Espagne. « La piste des biostimulants mérite d’être explorée car elle a des incidences sur la floraison et sur le développement végétatif. On peut également citer le recours à des filets d’ombrage et aux techniques d’irrigation ». Problème : ces solutions d’adaptation ne seront pas sans douleur au plan économique. « On a développé le goutte à goutte pour optimiser la ressource en eau mais on arrive peut-être aux limites de cette technologie, alors que les besoins en eau sont croissants », relève Raphaël Martinez.

Dans le Limousin, la production de pomme AOP s’était jusqu’à présent affranchie de l’irrigation. Pas sûr que cette stratégie résiste. « Outre l’aspect financier, il y a aussi l’aspect réglementaire à prendre en compte », indique Françoise Besse, présidente de Cooplim (Corrèze). « C’est excessivement compliqué de mener à bien des projets de retenue collinaire dans notre région. On peut aussi faire le choix d’installer des vergers à plus haute altitude mais on s’exposera alors au risque de gel, qui est déjà prégnant à 350 m, notre altitude moyenne actuelle ».

Rupture et rupture

Observateurs au quotidien du changement climatique à l’œuvre, les responsables professionnels ont aussi l’œil rivé sur les comptes et la rentabilité de leur exploitation. « On nous empêche de créer des retenues d’eau, on nous retire régulièrement des solutions phytosanitaires », dénonce Françoise Besse. « Et je ne vous parle pas du coût du travail, suspendus que nous sommes à des aménagements fiscaux on ne peut plus précaires, tels que le TODE ». « Sur le pourtour méditerranéen, très exposé au changement climatique, on nous parle de mettre en place de nouvelles cultures, en rupture des espèces traditionnelles », souligne Raphaël Martinez. « Il s’agit de grenadiers, d’agrumes ou encore d’amandiers. C’est recevable. Mais avec quelles armes en matière de compétitivité ? ». Autant de nuages dont, pour le coup, les producteurs se passeraient. Le risque que la rupture climatique précipite une rupture économique n'est pas à sous-estimer.

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Commentaires 1

Cfr

Avant de vouloir faire des rétentions d'eau il faudrait commencer par avoir des sols qui laissent infiltrer l'eau dans les nappes l'hiver....

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