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Jeudi 05/03/2026

Les apports du numérique à la protection des cultures et à la réduction des utilisations, risques et impacts des produits phytopharmaceutiques

Publié par Association CONTRAT DE SOLUTIONS

L’agriculture numérique propose des solutions innovantes pour répondre aux défis environnementaux et de durabilité auxquels les agriculteurs sont confrontés. Grâce à des technologies telles que les capteurs, les drones, l'intelligence artificielle et les systèmes d'information géographique, l'agriculture numérique peut aussi contribuer à prédire et anticiper les risques sanitaires, optimiser les traitements phytopharmaceutiques ou encore minimiser leur utilisation.

1. Principes de l'agriculture numérique

Les solutions numériques se combinent à l’agronomie pour ajuster les pratiques agricoles. Elles ne remplacent pas le travail des agriculteurs, mais les éclairent pour de meilleures décisions. Cela se traduit par des plus-values en termes :

  • Économique : Optimisation des rendements et réduction des intrants (produits phytopharmaceutiques, engrais) en intervenant seulement où et quand cela est nécessaire. A noter, certaines de ces solutions peuvent nécessiter un investissement initial important.
  • Environnemental : Précision dans les traitements grâce à des diagnostics affinés, réduisant ainsi l'impact environnemental (ex : pulvérisation ciblée, travail mécanique guidé). C’est aussi l’une des clés du déploiement des biosolutions.
  • Organisationnel : Amélioration de l'efficacité en ciblant les opérations, traçant les actions agricoles, réduisant les démarches administratives et optimisant le temps, grâce à l’automatisation et à la robotisation.
  • Sociétal : Utilisation plus ciblée et réduite des produits de protection des plantes, contribuant à la santé publique et l’environnement. Elle allège aussi les conditions de travail des agriculteurs (automatisation, surveillance à distance, réduction de la charge mentale grâce à des outils d’aide à la décision). Enfin, elle contribue à valoriser le métier d’agriculteur (modernité) et à attirer les jeunes générations.

2. Outils et technologies

L’agriculture numérique s’appuie sur une large boite à outils. Dès lors, il est difficile de dresser une liste exhaustive de ces technologies. Afin de mieux appréhender cet écosystème numérique, nous nous sommes appuyés sur la classification proposée par la chaire AgroTic, à partir des travaux d’Aspexit[1]. Elle fournit un cadre structuré, que nous avons regroupé en quatre grandes fonctions. Pour chacune, nous nous efforçons de donner des exemples concrets d’outils, actuellement déployés et opérationnels, avec un focus particulier sur les grandes cultures. Les outils mentionnés proviennent de la classification WikiAgriTech. Les outils cités ne sont pas endossés par le Contrat de Solutions ou un de ses membres et sont cités à titre d’illustration uniquement. Nous avons essayé de présenter des outils en accès libre ou gratuits pour certains, et la plupart sont interopérables avec d’autres systèmes les plus couramment utilisés.

  1. Observer et Mesurer

Cette catégorie regroupe l’ensemble des instruments de mesure ainsi que les capteurs destinés à collecter des données pour mesurer, décrire et quantifier des conditions biotiques et abiotiques (sol, plante, culture, climat, topographie, …).

  • Les outils et les services de géolocalisation. Ils permettent d’accompagner et/ou d’améliorer le géopositionnement sur l’exploitation comme le GPS et la RTK (Real Time Kinematic - cinématique en temps réel).
  • Les capteurs. Ils peuvent être fixés à différents supports comme des robots, des machines fixes, des drones ... Ils ont deux fonctionnalités principales : la reconnaissance des maladies et bioagresseurs (piège connecté, caméra, smartphone via l’analyse d’images par exemple, …) et la mesure de l’environnement (Lidar[2][3], station météo, station sol, …).

Type d’outils

Grandes cultures

Géolocalisation

Réseau Centipède : réseau en accès ouvert de bases pour le calibrage de capteurs RTK, développé par INRAe. Ce réseau permet de guider des machines (équipées d’un récepteur) avec une précision de l’ordre du centimètre. Les machines pouvant être guidées sont utilisées pour le désherbage mécanique, la pulvérisation de précision, etc.

Capteurs

E-Gleek (Advansee) ou SpyFly (Agrorobotica) : pièges connectés qui reconnaissent automatiquement les insectes piégés pour suivre les risques d’infestation.

VigiVirose (Syngenta) : réseau de pièges pour suivre les vols d’insectes vecteurs de viroses.

Zoom sur la technologie RTK : La technologie RTK, ou Cinématique en Temps Réel en français, permet de géolocaliser des machines ou équipements connectés avec une précision au cm. Cette technologie fonctionne grâce à une base connectée aux différents réseaux de géo-positionnement (GPS, Galileo…) dont la position est connue très précisément et qui compare sa position réelle avec la position calculée à partir des signaux satellites. Elle permet ainsi aux équipements de corriger leur position en temps réel à partir de cette référence fixe. Elle nécessite une connexion aux réseaux mobiles ou par radio pour fonctionner (d’après le Réseau centipède).

  1. Organiser, Gérer, Echanger et Collaborer

Cette catégorie regroupe l’ensemble des outils visant à centraliser et organiser les données sur et autour de l’exploitation.

  • Des capteurs de mesure du travail effectué : capteurs embarqués sur les machines
  • Des logiciels de gestion d’exploitation appelés « Farm Management Information Systems ».
  • Des portails de données et des outils collaboratifs qui permettent aux acteurs agricoles de travailler en équipe et d’échanger plus facilement des informations (ex : WhatsApp, pour des conseils phytosanitaires rapides et personnalisés, très utiles pour le partage d'information entre producteurs et conseillers)).

Type d’outils

Grandes cultures

Capteurs embarqués sur les machines

Aptitrack (Aptimiz) : capteurs permettant de suivre le travail effectué par les machines. Cette solution fonctionne également pour le suivi (localisation et temps d’utilisation) du matériel des CUMA ou des ETA.

FarmtekRTK : modules de coupures de tronçons pour pulvérisateurs, associé à un système d’autoguidage par RTK.

Logiciels de gestion parcellaires et d’exploitation

MesParcelles (Chambres d’Agriculture), SMAG (InVivo), Géofolia (Isagri) pour ne citer que les principaux.

Portails collaboratifs et de données

Crop Observer (Soufflet) : centralise toutes les observations des agronomes de Soufflet sur les parcelles.

EPhytia (INRAe) : plateforme d’identification des adventices.

EcophytoPIC (ACTA) : centre des ressources sur la protection intégrée des cultures qui recense les principaux bioagresseurs et les solutions de lutte.

  1. Conseiller, Accompagner et Former

Cette catégorie regroupe :

  • Les outils d’accompagnement et de conseil tels que les outils d’aide aux réglages, les outils d’aide à la décision (OAD), les outils d’aide à l’identification, les aides à la certification, les aides à la compréhension de la réglementation et les plateformes ressources.
  • Les outils de formation tels que les e-learning, les outils de simulation ou les jeux pédagogiques.

Type d’outils

Grandes cultures

Accompagnement et conseils technique

Xarvio (BASF) : OAD développé par BASF, basé sur les modèles d’Arvalis pour les maladies du blé, de l’orge et du colza.

Décitrait (IFV) : OAD de l’IFV pour les maladies de la vigne

Mileos (Arvalis) : OAD pour prédire le mildiou sur pommes de terre.

Accompagnement et conseils règlementaires

Optibuse (Syngenta) : application mobile pour aider dans le choix des buses antidérive en fonction des contraintes (ZNT…)

Index ACTA (ACTA) : Référence en continu des produits phytosanitaires, y compris de biocontrôle et ceux utilisables en AB.

Formation

DigiAgro (EcophytoPIC) : portail contenant 25 formations digitales en protection intégrée des cultures. Chaque formation comprend une partie audio et une fiche, en plus d’une évaluation en fin de parcours.

  1. Agir et Appliquer sur le Terrain

Cette catégorie regroupe l’ensemble des solutions numériques qui agissent sur le terrain une fois qu’une décision a été prise.

  • Les systèmes et les actionneurs embarqués tels que les outils d’aide à la modulation, les outils d’aide au guidage et les capteurs embarqués.
  • La robotique (robots spécialisés, robots en essaim, tracteurs autonomes, …).

Type d’outils

Cultures

Systèmes embarqués

Dosa3D (Université de Lleida) : outil permettant d’adapter la quantité de bouillie épandue à la densité de végétation pour les cultures pérennes

ARA (Ecorobotix) : pulvérisateur avec système de reconnaissance des adventices embarqué, pour une application localisée d’herbicides en carottes, oignon, betteraves, salades, haricots, épinards, prairies.

Robotique

Naïo Technologies (entreprise française) : conçoit des robots autonomes, guidés par RTK, de désherbage mécanique, semis et travail du sol pour vigne et cultures spécialisées.

Retour d’expérience sur l’utilisation d’un pulvérisateur ultra haute précision « ARA » :

Une CUMA de la Manche (CUMA La Pratique) utilise le ARA pour réaliser un traitement herbicide localisé sur rumex et chardons dans les prairies.

L’investissement de 165 000€ (plus un abonnement annuel à prix réduit pour une utilisation sur prairies) a été réalisé aux côtés de 21 autres CUMA, pour une surface totale traitée de 1400ha/an. Le seuil de rentabilité de l’outil était de 700ha/an. La machine a un débit de chantier de 4ha par heure théorique, plus proche de 2ha/h dans la pratique, en comptant les déplacements. Elle permet une économie d’herbicide de 85 à 90% dans ce cas. L’utilisation de cette technologie de pulvérisation ciblée a permis de trouver une solution efficace pour la gestion des chardons et rumex en prairies (efficacité de 95 à 98%) et a permis de relancer le pâturage qui diminuait face à la pression des adventices. En revanche, la prairie doit être bien nivelée et le châssis apparait peu robuste à l’usage. (La France Agricole, août 2025 ; Fédération des CUMA Normandie Ouest)

3. Freins à lever et conditions de réussite pour le déploiement des solutions numériques en agriculture

L’agriculture numérique, en plein essor, démontre un fort potentiel pour améliorer la durabilité, l’efficacité et réduire les coûts en protection des cultures. Cependant, son adoption généralisée reste freinée par des contraintes techniques, économiques et environnementales. La diversité des réalités agricoles – systèmes de culture, pratiques, conditions climatiques – nécessite une adaptation fine des technologies, basée sur des retours d’expérience variés. La réussite de cette transition numérique repose donc sur le développement de solutions flexibles, économiquement accessibles et écologiquement responsables, intégrées aux spécificités locales pour répondre efficacement aux enjeux actuels de protection des cultures.

Freins à Lever

Conditions de Réussite

Manque de formation : Les outils numériques sont parfois complexes à utiliser et peu intuitifs. Les utilisateurs peuvent manquer de compétences numériques pour utiliser efficacement les outils.

Accompagnement : Concevoir des outils numériques plus intuitifs et simples à utiliser. Mettre en place des programmes de formation accessibles et adaptés aux besoins des agriculteurs.

Développer des vidéos explicatives ou des tutoriels.

Coût des technologies : Le coût élevé des équipements numériques, des capteurs, des drones, des robots, ainsi que les frais récurrents d’abonnement, est un frein.

Modèles économiques adaptés et soutien financier : Favoriser des investissements mutualisés (ex : Cuma).

Concevoir des outils moins coûteux. Proposer des aides publiques pour accompagner l’aide à l’investissement de technologies numériques.

Consentement au partage de données : De nombreuses solutions numériques nécessitent que les agriculteurs partagent des données sensibles de leur exploitation, telles que des informations de production, de rendement ou des pratiques culturales.

Consentement et sécurisation des données : Garantir la propriété et le consentement éclairé des agriculteurs pour le partage de données sensibles, en assurant des protocoles de sécurité renforcés et une protection de la confidentialité (ex : ancien Agdatahub).

Problèmes d’interopérabilité : Les outils numériques proviennent souvent de différents fournisseurs, rendant leur intégration difficile.

Implication des acteurs divers : Créer des partenariats entre start-ups, entreprises établies, instituts de recherche et agriculteurs pour favoriser des solutions numériques compatibles. Prévoir une règlementation rendant obligatoire l’interopérabilité ?

Evaluation de l’efficacité des outils numériques : De nombreuses innovations numériques sortent chaque année, mais leur efficacité réelle sur le terrain reste difficile à évaluer.

Garantir l’efficacité et la valeur ajoutée des outils mis sur le marché : Fournir un cahier des charges aux start-ups et entreprises, leur demandant des preuves d’efficacité mesurables. Les Instituts Techniques Agricoles (ITA), avec leur expertise en évaluation et recherche, peuvent jouer un rôle central dans la prospective et l’identification de solutions efficaces pour permettre aux agriculteurs de faire des choix éclairés.

Problèmes d’infrastructure : L'absence de connexion Internet stable et de couverture réseau dans les zones rurales limite l'utilisation des technologies numériques.

Développer et améliorer les infrastructures numériques dans les zones rurales pour permettre une collecte et une analyse efficaces des données.

Résistance au changement : Certains agriculteurs sont habitués à des méthodes traditionnelles et craignent les nouvelles technologies qu'ils jugent complexes ou coûteuses.

Démontrer les bénéfices concrets des outils numériques (évaluations comparatives, témoignages de pairs, …).

Coût environnemental : Le fonctionnement des data centers et la fabrication des matériaux présentent un coût énergétique élevé et impactant pour l’environnement.

Concevoir des outils faiblement énergivores, réparables et durables. Mutualiser les équipements et les données.

Former les utilisateurs pour un usage raisonné.

[1] https://www.aspexit.com/le-numerique-au-service-de-la-gestion-des-bioagresseurs-en-agriculture/

[2] https://agriculture.gouv.fr/developpement-de-la-couverture-lidar

[3] Le LIDAR est une technique de télédétection par laser pour établir une cartographie altimétrique des espaces. Elle peut servir à dresser des cartes de rendements en fonction de la hauteur de végétation par exemple dans le cadre de la gestion forestière.