- Accueil
- Oléagineux : des prix solides malgré des récoltes en hausse, mais jusqu'à quand ?
Mardi 21/07/2026
Oléagineux : des prix solides malgré des récoltes en hausse, mais jusqu'à quand ?
[Vidéo] Alors que les perspectives de récolte s'améliorent en France comme chez les principaux pays producteurs, les cours des oléagineux continuent de résister. Pour Frédéric Teissier, expert en grandes cultures au Crédit Agricole SA, plusieurs facteurs – géopolitiques, énergétiques et structurels – expliquent cette fermeté des marchés.
Les récoltes progressent, les rendements sont revus à la hausse, mais les prix ne suivent pas la saisonnalité habituelle. Dans un entretien accordé à Pleinchamp, Frédéric Teissier, expert en grandes cultures au Crédit Agricole SA, interrogé par Fabien Leloup, Commodities & Financial Markets Broker au sein de CACEIS, revient sur les principaux facteurs qui soutiennent aujourd'hui les marchés des oléagineux. Entre faibles niveaux de stocks, tensions géopolitiques, retour de la Chine sur les marchés mondiaux et développement des biocarburants, les fondamentaux restent favorables… tout en appelant à la prudence.
Des récoltes meilleures qu'attendu
En ouverture de l'entretien, Fabien Leloup rappelle que les premières estimations de récolte de colza français étaient plutôt décevantes, notamment dans le sud de la France, avant d'être progressivement révisées. Frédéric Teissier confirme cette amélioration « Agreste a revu à la hausse la production à 4,6 millions de tonnes, comptable sur un rendement pratiquement moyen de 31,6 quintaux par hectare. Donc on a revu à la hausse avec des hétérogénéités assez marquées. La tendance est comparable dans les autres grands bassins de production. Au Canada, StatCan fait état d'une progression des surfaces semées de canola de 8,4 % par rapport à 2025. « On serait assez proche de la production de l'an passé, de l'ordre de 21,5 millions de tonnes, un petit peu en dessous de l'an passé compte tenu de la hausse des surfaces. » L'Europe resterait proche de la campagne précédente, avec seulement 0,4 à 0,5 million de tonnes de moins qu'une année record. En Australie également, les conditions de culture sont jugées favorables. « On est en train peut-être de revoir à la hausse la production australienne. Ce qui fait que, mis bout à bout, on a plutôt de bonnes nouvelles sur les principaux bassins exportateurs. »
>> Voir aussi : la récolte française de blé à 30,8 millions de tonnes selon Argus Media, en-deçà de l'estimation officielle
Des stocks encore faibles soutiennent les marchés
Ces perspectives auraient pu entraîner un repli des cours. Pourtant, le marché reste ferme. Pourquoi ? Pour Frédéric Teissier, la réponse se trouve d'abord dans les disponibilités mondiales. « On a un contexte de bonne disponibilité au niveau production, mais on part de stocks quand même qui sont bas, notamment en huiles végétales. C'est un fondamental de marché qui porte un peu les prix. » L'analyste rappelle notamment que les projections de l'USDA situent les stocks américains de soja en dessous de 8 millions de tonnes, un niveau qui demeure relativement tendu.
Géopolitique : pétrole, Chine et Ukraine alimentent la hausse
Au-delà des fondamentaux agricoles, plusieurs événements internationaux expliquent également la résistance des prix. Les tensions entre les États-Unis et l'Iran, qui ont ravivé les inquiétudes autour du détroit d'Ormuz, ont fait remonter les cours du pétrole. « Le pétrole, par sympathie, se répercute aussi sur les huiles végétales, principalement le soja qui est un peu un driver. Cela impacte l'ensemble du complexe oléagineux et toutes les graines. »
Autre facteur de soutien : le retour de la Chine sur le marché mondial. Les États-Unis ont confirmé plusieurs ventes de soja à destination de Pékin, avec 900 000 tonnes enregistrées sur les quatre derniers jours évoqués lors de l'entretien « Aujourd'hui, on est dans un contexte de détente sur les relations chinoises et américaines (...) cela soutient les flux d'export, ce qui contribue aux projections de stocks plutôt bas. » La reprise des importations chinoises de canola australien constitue également un élément favorable au marché européen.
« Aujourd'hui, cela soutient davantage le prix sur Euronext Paris que sur Winnipeg parce que, inversement le canola australien va venir concurrencer le canola canadien. » Enfin, les attaques russes contre les infrastructures portuaires ukrainiennes viennent raviver les inquiétudes. « Il y a une volonté des principaux armateurs de suspendre toute relation logistique sur les ports ukrainiens (...). Cela impacte fortement les débouchés ukrainiens. »
Une fermeté des prix qui invite malgré tout à la prudence
Malgré ce contexte porteur, Frédéric Teissier appelle à la vigilance. La période estivale correspond généralement à une phase de pression sur les prix liée à l'arrivée des nouvelles récoltes. Cette année, le marché évolue à contre-courant. « On est sur les plus hauts, donc il y a lieu aussi d'être prudent, sachant que les fonds spéculatifs sont plutôt très acheteurs, avec des positions très importantes. Cela peut constituer un biais baissier en cas d'allègement. » Autrement dit, une partie de la hausse actuelle est également alimentée par les investisseurs financiers, dont les arbitrages peuvent accentuer la volatilité.
Les biocarburants, un soutien de plus en plus structurel
Au-delà des événements conjoncturels, l'entretien met en lumière une tendance de fond : le développement mondial des biocarburants. Europe, États-Unis, Brésil, Indonésie ou encore Inde renforcent progressivement leurs politiques d'incorporation.
L'objectif dépasse désormais la seule transition énergétique.
« Ces politiques ont plusieurs vocations : la décarbonation, la réduction de la dépendance aux flux d'importation de pétrole, mais aussi la captation de la valeur ajoutée sur toute la chaîne de production et de transformation. » En Indonésie, le passage au B50 représenterait ainsi près de deux millions d'emplois, tandis que le Brésil est récemment passé à l'E32. Aux États-Unis, les nouvelles orientations de l'EPA prévoient une hausse de 60 à 70 % des objectifs d'incorporation de biodiesel renouvelable. Pour Frédéric Teissier, ces politiques constituent désormais un véritable moteur de la demande mondiale en huiles végétales. « Aujourd'hui, elles ont tendance à se développer. »
Des marchés désormais influencés bien au-delà des récoltes
Si les perspectives de production s'améliorent dans la plupart des grands pays producteurs, les marchés des oléagineux restent largement guidés par des facteurs extérieurs à l'agriculture : géopolitique, énergie, commerce international et politiques publiques. Les récoltes ne suffisent plus à expliquer les cours. Comme le résume Frédéric Teissier, les bonnes disponibilités attendues doivent désormais être mises en perspective avec des stocks toujours limités, une demande soutenue par les biocarburants et un environnement géopolitique particulièrement instable. Un équilibre favorable aux prix… mais qui reste, par nature, fragile.