- Accueil
- [Édito] Sécheresse : récoltes en baisse, import qui guette, un milliard jugé insuffisant par la profession
Vendredi 04/09/2026
[Édito] Sécheresse : récoltes en baisse, import qui guette, un milliard jugé insuffisant par la profession
L’État a dévoilé ce vendredi 4 septembre son plan de soutien aux agriculteurs frappés par la sécheresse. Mais entre des récoltes en chute libre, la crainte de voir l’import combler nos rayons cet hiver et des syndicats agricoles loin d’être unanimement convaincus, la partie est loin d’être gagnée.
Le plan « Climat – Adaptation – Sécheresse – Incendies » (CASI), porté par la ministre de l’Agriculture Annie Genevard, devait être détaillé dès le 3 septembre. Reporté — le ministère invoquant des concertations interministérielles autour de « montants conséquents » —, il a finalement été présenté ce vendredi : plus d’un milliard d’euros d’« argent nouveau ». Parmi les mesures phares, 520 millions d’euros sont consacrés à l’Indemnité de solidarité nationale (ISN), dont les acomptes passent de 70 à 80 %. Un dégrèvement de taxe foncière sur les propriétés non bâties, représentant environ 330 millions d’euros, doit également soulager la trésorerie des exploitations les plus touchées. Un « fonds de réarmement agricole » de 235 millions d’euros, piloté localement par les préfets, doit enfin permettre notamment de préserver les cheptels et de réaliser les semis de la prochaine campagne. S’y ajoutent 20 millions d’euros supplémentaires pour la prise en charge des cotisations sociales et le relèvement de 70 à 75 % des avances des aides PAC.
Pour mesurer si ce milliard est à la hauteur, il faut regarder ce qui se joue dans les champs. Le symptôme le plus parlant, c’est la pomme de terre. L’Union nationale des producteurs a annoncé, le 24 août 2026, une chute de production d’environ 23 % sur un an et un rendement national tombé autour de 37,4 tonnes par hectare — le plus faible niveau depuis plus de trente ans, pire même que 2022. Mais le tubercule n’est que l’arbre qui cache le champ. Selon Agreste, la récolte de maïs devrait chuter de 35 % sur un an, à son plus bas niveau depuis 1980. De la carotte au chou à choucroute, presque aucune filière maraîchère n’est épargnée. Pour la tomate, la statistique nationale, lissée par la production sous serre, masque une réalité de terrain bien plus rude. Interviewé à Rungis par la journaliste Caroline Félix sur France Info, le jeudi 2 septembre, Benjamin Simonot de Vos, maraîcher de Seine-et-Marne, se désole : « sur certaines variétés de tomate, on est à 100% de perte. En moyenne on est à peu près entre 40 et 50% de perte. »
La crainte d'un hiver à trous
La vraie inquiétude porte sur l'approvisionnement des mois à venir. Non pas une pénurie brutale et généralisée — rien ne permet de l'affirmer — mais des rayons plus incertains, au moment même où les cultures d'automne peinent à s'implanter dans des sols secs. Là où la récolte hexagonale manquera, l'importation viendra combler le vide. Et une fois le rayon réorganisé autour d'un fournisseur étranger, le producteur français ne revient pas si facilement. Reste la question du prix. En août, les prix des produits frais ont augmenté de 5,8 % sur un an, selon l’Insee, après +3,8 % en juillet. Il serait injuste d'en appeler à la bonne volonté du consommateur : acheter français ne relève pas toujours d'un simple choix moral mais d'un choix économique. Face à la rareté de certains produits, le maraîcher pourrait vendre plus cher pour compenser ses pertes et la hausse du coût de production. C'est justement ce qu'il ne peut pas faire. Le prix de vente reste contraint par le pouvoir d’achat des ménages. Ce n'est pas un caprice du consommateur : l'inflation alimentaire repart, les budgets sont sous tension, et demander à un ménage de payer plus cher au nom de la souveraineté, sans lui en donner les moyens, revient à faire porter au consommateur seul un effort qui devrait aussi peser sur des épaules bien plus fragilisées encore : celles des producteurs eux-mêmes, en première ligne de la sécheresse.
Voir aussi : salades en sachet, pourquoi les rayons se vident
Quand les distributeurs s'en mêlent
C'est justement pourquoi le geste des distributeurs compte. Après Carrefour et Coopérative U, qui ont assoupli leurs cahiers des charges sur les calibres, le groupement Les Mousquetaires (Intermarché, Netto) a dévoilé un plan de soutien en dix mesures. La plus concrète : une gamme baptisée « Petit calibre, grand soutien », qui remet en rayon des fruits et légumes plus petits, biscornus, recalés jusqu'ici par les standards habituels. Surtout, l'enseigne s'engage à rémunérer les producteurs sinistrés au prix nécessaire au maintien de leur exploitation, en rognant sa propre marge plutôt qu'en répercutant tout sur le client. Reste à savoir si ce sursaut survivra à la crise : ce type de mesures gagnerait à devenir pérennes, plutôt qu'à disparaître avec les pluies d'automne.
Un milliard, la profession n’est pas convaincue
Un geste réel, donc — mais qui ne fait pas l’unanimité. Le président de la FNSEA, Arnaud Rousseau, réclamait dès le 8 août « plusieurs milliards d’euros » face à une « catastrophe climatique d’une ampleur que nous n’avons jamais vue en agriculture sur une telle durée ». Un mois plus tard, le vice-président du syndicat, Luc Smessaert, estime les pertes pour le monde agricole à environ 10 milliards d’euros et réclame un milliard supplémentaire : « il nous faut ce plan, mais abondé d’au moins un milliard [d’euros] supplémentaires ». Il demande également de « rouvrir les négociations commerciales » et « d’équilibrer les marges ». La Confédération paysanne, elle, demandait le 27 août, une aide forfaitaire de 5 000 euros par actif agricole, soit environ 2 milliards d’euros au total, sur le modèle du fonds de solidarité Covid. Stéphane Galais, porte-parole national de la Confédération paysanne et éleveur en Bretagne, invité sur BFMTV, réagit à l'annonce du 4 septembre : « c’est largement en deçà de ce qu’on demandait. (...) nous avons calculé le plan, il laisse 82 % des paysannes et des paysans sur le bord de la route. » L’écart entre les pertes estimées et l’aide annoncée ne résume évidemment pas à lui seul l’efficacité d’un plan qui comporte aussi des mesures de trésorerie et de soutien à la prochaine campagne. Mais il dit quelque chose de l’ampleur du choc. Et le gouvernement a déjà annoncé un « plan de rebond » pour l’automne, conditionné en partie à l’adoption du futur budget.
Et maintenant, les rayons
C’est peut-être là que se trouve le paradoxe de cette nouvelle crise. Les agriculteurs alertent depuis des semaines. Les pertes sont connues, les trésoreries se dégradent, les éleveurs doivent acheter du fourrage et les prochaines décisions de semis approchent. Le 2 septembre, Arnaud Rousseau le résumait ainsi : « quelques jours, ça ne peut pas être quelques semaines. » Et d’ajouter : « Le blé commence à se semer le 20-25 septembre en France, la décision c’est maintenant, le rachat du fourrage c’est maintenant. » Pourtant, c’est lorsque les conséquences commencent à gagner l’aval de la chaîne — les prix, les volumes, les origines — que la crise agricole risque de devenir réellement visible pour le grand public. Il aura fallu une succession de canicules, des récoltes amputées et la perspective de tensions dans les rayons pour que l’agriculture revienne au centre du débat.
Voir aussi : « Il faut toujours une catastrophe pour reconnaître notre utilité », le cri d'alarme de l'agricultrice Charlotte Morel
Le phénomène n’est pas nouveau. À chaque crise, la profession alerte, les mesures arrivent dans l’urgence, puis l’attention retombe lorsque les rayons sont de nouveau remplis. Mais remplir les rayons n’est pas nécessairement préserver la production française. Si demain une pomme de terre, une carotte ou un légume français manque, le marché saura trouver une alternative. Le produit sera là. Peut-être simplement venu d’ailleurs.
L’hiver qui vient ne sera donc pas seulement une affaire de météo. Il dira si les rayons resteront français, ou si l’étranger comblera discrètement ce que la sécheresse aura laissé vide. Et il dira surtout si les réponses publiques et privées permettent aux agriculteurs de continuer à produire après avoir encaissé le choc de 2026. Ce que la canicule a grillé cet été, nous le paierons dans nos assiettes.