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Jeudi 26/02/2026

Peste porcine africaine : la France se prépare, pendant que l’Europe encaisse

En matière de peste porcine africaine, la France n’a pas encore de points rouges sur la carte. Mais elle est cernée. Le virus circule désormais à moins de 100 kilomètres de l’Hexagone. Sans vaccin, avec une mortalité qui dépasse 90 % chez les animaux atteints, la PPA place le territoire sous haute surveillance.

Depuis l’épisode belge de 2018, la biosécurité a changé d’échelle. Elle ne relève plus seulement de bonnes pratiques recommandées, mais d’un cadre structuré et suivi. Les élevages ont renforcé leurs dispositifs : séparation des flux, désinfection systématique, contrôle des accès, gestion stricte des transports. Les audits de biosécurité se sont multipliés et couvrent désormais l’essentiel de la production nationale. L’objectif est simple : réduire au maximum les failles par lesquelles le virus pourrait s’introduire. La surveillance s’appuie sur un réseau de laboratoires agréés capables de réaliser des analyses PCR en première intention, avec confirmation par le laboratoire national de référence. En élevage, tout signe clinique compatible déclenche un signalement et des prélèvements. À l’abattoir, les inspections restent un maillon clé. Côté faune sauvage, la collecte et l’analyse des carcasses de sangliers constituent un outil stratégique pour repérer précocement une éventuelle circulation virale. En l’absence de vaccin et de traitement, la stratégie française est d'empêcher l’entrée du virus et détecter le plus tôt possible toute suspicion. Plus le foyer est identifié tôt, plus la zone réglementée est contenue, et plus l’impact économique reste maîtrisable.

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Se préparer à gérer le choc

Sur le terrain, la surveillance a été structurée en plusieurs niveaux. Partout sur le territoire, les carcasses de sangliers collectées par le réseau SAGIR — via les services départementaux de l’Office français de la biodiversité et les fédérations de chasseurs — font l’objet de recherches virologiques systématiques. Ce dispositif correspond au niveau dit « 2A ». Dans les départements les plus exposés, notamment à proximité des frontières allemande et italienne, la vigilance est renforcée : les collectes sont intensifiées et la pression de surveillance accrue. Ce niveau « 2B » vise à réduire au maximum le délai entre une éventuelle introduction du virus et sa détection. Avec l’apparition récente de cas en Espagne, un relèvement du niveau de vigilance dans les zones pyrénéennes est à l’étude. À ce stade, les quelques suspicions cliniques enregistrées en élevage ont toutes été levées après analyses, les résultats se révélant négatifs.

Si un foyer venait à être confirmé, la réponse serait immédiate et encadrée par la réglementation européenne. Dépeuplement des élevages touchés, mise en place de zones réglementées, blocage des mouvements d’animaux et restrictions commerciales s’appliqueraient sans délai. Consciente de la brutalité de ces mesures, la filière porcine française travaille en amont pour limiter l’effet de choc. Les abattoirs se préparent à obtenir les agréments spécifiques nécessaires pour continuer à abattre des animaux issus de zones réglementées. En parallèle, les discussions engagées sur les accords de zonage à l’export visent à éviter une fermeture généralisée des marchés en cas de foyer circonscrit. Au-delà de l’enjeu sanitaire, c’est bien la continuité économique de la filière qui est en jeu : maintenir les débouchés et éviter les déséquilibres de marché observés dans les pays déjà touchés.

Ce que l’Europe nous a appris

Installée dans l’Union européenne depuis 2014, la peste porcine africaine a particulièrement marqué la Pologne. Le pays a encaissé de plein fouet les conséquences économiques de la maladie, avec des pertes estimées à plus de 2 milliards d’euros, entre investissements en biosécurité, chute des prix d’achat et pertes de revenus. Selon François Viel, conseiller agricole à l’ambassade de France en Pologne, cette expérience a conduit à la mise en place d’un groupe de travail franco-polonais. L’objectif : partager les retours de terrain, notamment sur la gestion des produits issus d’animaux contaminés après traitement et leur remise sur le marché dans un cadre réglementaire strict. L’épisode polonais a été suivi, en 2020, par l’arrivée du virus en Allemagne, à l’est du pays, la lutte contre la maladie a mobilisé des moyens considérables, pour un coût total évalué à 180 millions d’euros depuis son apparition, rappelle Avril Gommard, conseillère agricole pour l’Allemagne, l’Autriche et la Suisse. Mais l’impact ne s’est pas limité aux dépenses sanitaires. La perte du statut indemne a provoqué la fermeture de plusieurs marchés à l’export, notamment vers la Chine. Entre 2019 et 2023, la production porcine allemande a reculé de près de 20 %, entraînant un bouleversement durable de l’équilibre du marché européen.

Ces pays touchés depuis 2014 offrent un retour d’expérience indispensable dans la lutte de la grippe porcine africaine. En Allemagne, après une première phase concentrée à l’est, la maladie a progressé vers le nord et l’ouest, parfois par des introductions sans continuité territoriale évidente. Clôtures, restrictions de mouvements, dépeuplement de la faune sauvage : les mesures ont été massives. Pourtant, une fois le virus installé, la gestion s’inscrit dans le temps long et les conséquences économiques dépassent largement la seule dimension sanitaire.

En Italie du nord, la circulation reste active depuis 2022 dans la faune sauvage. La progression est parfois lente, mais elle montre qu’un virus ancré dans un réservoir sauvage devient difficile à éradiquer. En Espagne, les cas détectés autour de Barcelone relèvent d’un autre scénario : des introductions ponctuelles, vraisemblablement liées à un facteur humain, sans continuité géographique avec d’autres foyers. Là encore, la mobilité des personnes, des produits et des véhicules apparaît comme un levier déterminant dans la diffusion du virus.

Des négociations anticipées sur les exportations françaises

Au-delà du sanitaire, la question des débouchés est centrale. La filière porcine française ne veut pas découvrir, le jour d’un éventuel foyer, que ses marchés à l’export se ferment brutalement. Des discussions ont donc été engagées en amont avec plusieurs pays tiers afin d’obtenir des accords de zonage. Le principe est simple : si un cas de PPA apparaît sur une partie du territoire, les exportations pourraient continuer depuis les zones reconnues indemnes. Un accord bilatéral a ainsi été conclu avec la Chine en 2021. Des dispositions similaires existent désormais avec le Japon, et au niveau européen avec la Corée du Sud. L’enjeu est d’éviter le scénario allemand, où la perte du statut indemne a entraîné la fermeture immédiate de marchés majeurs. Comme le souligne Mylène Petit, responsable de l’Association nationale sanitaire porcine, l’objectif est clair : limiter au maximum l’impact économique en maintenant, autant que possible, les flux vers les principaux partenaires commerciaux. Cette anticipation commerciale s’accompagne d’un travail opérationnel sur l’ensemble de la chaîne. En élevage, les audits de biosécurité se sont généralisés afin d’identifier les points de fragilité et d’améliorer les pratiques. Le maillon transport fait lui aussi l’objet d’évaluations spécifiques, notamment au niveau des aires de lavage et de désinfection des camions, considérées comme des points critiques de diffusion. Enfin, les abattoirs se préparent à obtenir les agréments zoosanitaires requis en cas de PPA, condition indispensable pour pouvoir continuer à abattre et transformer des animaux issus de zones réglementées.

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"L'effet sandwich"

La table ronde a aussi permis de rappeler un point souvent sous-estimé : la principale porte d’entrée du virus n’est pas toujours la frontière, mais l’activité humaine. Les autorités parlent de « risque sandwich ». Concrètement, il s’agit de restes de produits porcins contaminés, rapportés d’un pays touché puis abandonnés dans l’environnement. Un simple morceau de charcuterie jeté dans la nature peut être consommé par un sanglier et déclencher une chaîne de contamination. Olivier Debaere, inspecteur en chef de la santé publique vétérinaire à la Direction générale de l’alimentation, insiste sur ce point : le virus de la PPA résiste longtemps dans les denrées animales, y compris dans des produits salés ou séchés. Autrement dit, la transformation ne suffit pas toujours à neutraliser le risque. Dans un contexte de circulation active du virus en Europe, la vigilance ne concerne donc pas uniquement les professionnels, mais aussi les voyageurs et le grand public. Le message est clair : ne pas rapporter de produits porcins issus de zones infectées. Et si c’est le cas, ne jamais les jeter dans la nature. La dissémination peut partir d’un geste anodin. « Il nous appartient collectivement de ne pas ramener un virus qu’on ne veut pas avoir », rappelle-t-il. Car la peste porcine africaine n’est plus un épisode isolé. Elle s’est installée dans plusieurs régions européennes et constitue désormais une menace structurelle pour la filière porcine. Pour la France, l’enjeu est double : maintenir un niveau de prévention élevé et être prête à réagir immédiatement en cas d’introduction. L’expérience des pays touchés le montre : tout se joue dans les premiers jours. La rapidité de détection et la discipline collective font la différence entre un foyer contenu et une crise durable. Les sangliers constituent le réservoir, mais l’introduction du virus relève souvent de la responsabilité humaine. Les spécialistes le rappellent sans détour : un produit contaminé abandonné dans l’environnement suffit à enclencher l’engrenage. Une fois installé dans la faune sauvage, le virus devient infiniment plus difficile à éradiquer.