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Jeudi 08/01/2026

Embargo espagnol : une vraie opportunité d’exportation pour le porc français vers le Japon

La peste porcine africaine en Espagne rebat les cartes du marché mondial du porc. Pour la France, en perte de vitesse, le Japon ouvre une fenêtre stratégique qu’il faudra savoir saisir.

Selon FranceAgriMer, dans son compte rendu du Conseil spécialisé Viandes blanches du 16 décembre 2025, l’embargo sanitaire frappant l’Espagne, touchée par la peste porcine africaine, ouvre des opportunités de marché au Japon pour les produits porcins français. L’Espagne, jusqu’alors troisième fournisseur du Japon derrière les États‑Unis et le Canada, détenait 17 % de parts de marché et avait exporté 170 000 tonnes de produits porcins en 2024 pour 680 millions d’euros. La France, beaucoup plus en retrait, n’occupait que le 8ᵉ rang, avec 20 400 tonnes exportées pour 84 millions d’euros, soit 2 % du marché.

Le Japon n’importe ni porcs vivants ni carcasses entières, mais uniquement des découpes et des produits transformés répondant à des exigences très strictes en matière de sécurité sanitaire, de traçabilité et de régularité. Sur ces critères, la France dispose d’atouts reconnus, mais encore peu valorisés sur ce marché premium.

Une filière française fragilisée mais encore compétitive

Cette ouverture intervient alors que la production française continue de reculer. D’après les données IFIP–FranceAgriMer, la France a produit 5 % de porcs en moins en 2023, soit près de 1,5 million de têtes perdues en un an. Le pays, autrefois autosuffisant, voit sa production s’éroder depuis vingt ans sous l’effet de normes environnementales renforcées, de coûts élevés et d’une restructuration profonde des élevages. L’IFIP rappelle que la France présente des densités d’élevage parmi les plus faibles d’Europe, un avantage sanitaire majeur pour un marché comme le Japon, où la confiance dans la qualité est déterminante.

À l’inverse, l’Espagne a connu une croissance spectaculaire, avec une hausse de 44,5 % de sa production dans les années 2010, selon l’IFIP d’après Eurostat. Depuis 2020, la France recule de 6,2 %. Cette divergence explique en partie le différentiel de présence sur les marchés internationaux.

Capacités d’abattage : le maillon faible

L’IFIP a présenté un graphique comparant le ratio entre porcs abattus et porcs produits dans plusieurs pays européens (source Eurostat). Ce graphique montre que la Pologne abat 165 % de sa production nationale, l’Allemagne 131 %, tandis que la France se situe à 107 %. Autrement dit, la France abat à peine plus qu’elle ne produit, alors que certains concurrents jouent un rôle de véritables plateformes d’abattage régionales. L’Espagne est à 104 %, les Pays‑Bas à 71 % et le Danemark à 45 %, ces deux derniers exportant massivement des porcs vivants. Cette photographie européenne souligne une limite structurelle : la France ne dispose pas de la même marge industrielle que ses voisins pour absorber une hausse rapide de la demande japonaise.

©Louise Delaroa
Christine Roguet, chef de projet PhD, experte sur les problématiques d'acceptabilité sociétale et sur l'économie des exploitations d'élevage chez IFIP

Un second graphique présenté par l’IFIP, issu des données INTERPIG (moyenne 2022–2024), compare les coûts de production et la productivité des truies. Il montre que la France affiche un coût de revient de 1,94 €/kg de carcasse chaude, légèrement inférieur à celui de l’Espagne (1,95 €) et nettement inférieur à celui de l’Allemagne (2,14 €). La productivité des truies françaises, avec 31,5 porcelets sevrés par truie et par an, se situe parmi les meilleures d’Europe. Ces performances techniques, souvent sous‑estimées, rappellent que la France reste compétitive malgré son recul structurel.

©Louise Delaroa
Christine Roguet, La France reste compétitive face à ses concurrents européens

Saisir la fenêtre japonaise avant qu’elle ne se referme

Dans ce contexte fragilisé, l’ouverture japonaise apparaît comme un levier pour redonner de la valeur à la carcasse française. Les professionnels réunis autour de François Valy, président de la FNP, y voient un moyen de freiner l’aggravation du déficit commercial sur les salaisons et charcuteries, un segment où la France reste structurellement dépendante des importations européennes.

Parallèlement, la Chine a fixé ses taxes anti‑dumping sur le porc européen à 9,8 %, un niveau jugé supportable par les opérateurs, selon FranceAgriMer. Ce signal rappelle que la filière évolue dans un environnement international mouvant, où chaque débouché compte.

Pour transformer l’essai, la France devra sécuriser des volumes exportables, adapter ses découpes aux standards japonais et renforcer ses capacités d’abattage et de transformation. L’Espagne ne restera pas indéfiniment écartée, et les concurrents nord‑américains ou polonais sont déjà en embuscade.

L’embargo espagnol ne suffira pas à résoudre les défis structurels de la filière porcine française. Mais il ouvre, pour la première fois depuis longtemps, une véritable fenêtre de repositionnement sur un marché premium, capable de redonner de la valeur à une production en perte de vitesse. Aux acteurs français de démontrer qu’ils peuvent convertir cet avantage sanitaire en contrats durables — et surtout, qu’ils disposent des capacités industrielles pour suivre la cadence.