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Jeudi 07/05/2026

Poireaux : la filière française face à l’une de ses pires campagnes

Publié par Pleinchamp

Au sortir d'une campagne hivernale qui a vu ses prix dégringoler plus bas que terre, la filière poireaux panse ses plaies. Entre rendements conséquents et consommateurs difficiles à cerner, les causes de cette situation intenable pour les producteurs restent encore floues.

À l’image de la pomme de terre ou du chou-fleur, le poireau a vécu l’une de ses pires campagnes hivernales. Dans les principaux bassins de production, notamment en Normandie, les conditions climatiques douces ont favorisé des rendements importants. Face à l’afflux de volume, le marché s’est écroulé. « Les prix étaient catastrophiques. En 7 ans, c’est du jamais vu pour moi. Les producteurs ont perdu entre 30 et 35 ct/kg », estime Cedrick Gallot, directeur du GPLM, coopérative légumière dont la zone s’étend du Mont Saint Michel à la pointe du Cotentin.

La première cause tiendrait à des rendements records dans certaines régions. Les adhérents du GPLM ont récolté en moyenne 55 t/ha, contre 45 t/ha habituellement. « Le problème, c'est que nous ne contrôlons pas les rendements », ne peut que constater Clément Letierce, responsable de la production chez Planète Végétale dans le Sud-Ouest.

Des parcelles abandonnées

En Normandie comme dans le Sud-Ouest, certaines parcelles ont même été abandonnées en fin de campagne, faute de débouché et face à des poireaux en phase de montaison. « Ce sont des décisions compliquées car c’est une culture qui représente des coûts importants », assure Clément Letierce. L’association d'organisations de producteurs (AOPn) Poireaux de France chiffre jusqu’à 8000 €/ha le prix des plants pour faire du poireau primeur. « À certains moments de la campagne, la production compensait juste le prix de la récolte », évoque Pierre Gléran, le directeur de l’AOPn.

Dans cette situation, pourquoi les producteurs ont-ils continué à récolter, là où ils auraient pu temporiser pour fluidifier le marché ? « Ce n’est pas si simple, rétorque-t-il. Le poireau nécessite une main-d’œuvre conséquente pour l’épluchage. Si vous arrêtez de récolter, comment pouvez-vous occuper les équipes ? Dans certains cas, s'ils n'ont plus de travail, ils s'en iront. »

Dans les Flandres, la double peine

Si la plupart des régions de production ont pu compter sur le volume pour compenser les prix très bas, ce n’est pas le cas des adhérents du marché de Phalempin, dans le département du Nord. « Dans notre secteur, les producteurs n’ont pas d’eau pour irriguer. La sécheresse entre le repiquage au printemps et les mois de juillet/aout a fortement impacté les cultures de poireaux et les volumes récoltés. Il y a eu également des gros problèmes de thrips », détaille Louise Campagnie, en charge du poireau au sein du marché de Phalempin.

Résultat : avec des rendements en berne, la perte a été d’autant plus importante pour les producteurs. En effet, les poireaux de petits calibres représentent le même temps d’épluchage et donc le même coût de main-d’œuvre qu’un poireau plus gros. Autant de charges supplémentaires que les prix bas n'ont pas pu compenser. « Les producteurs ont tenu une campagne car ce ne sont pas de jeunes installés, mais ils n’en tiendront pas une seconde », assure-t-elle.

Récolte de poireau dans le Nord de la France © TD

Des relations ambiguës avec la GMS

Mais les rendements hivernaux inhabituels ne sont pas la seule cause de cette dégringolade des prix. La production annuelle serait même en retrait. Selon les chiffres des services Agreste du ministère de l'Agriculture, la production atteindrait 159 800 tonnes, soit une baisse de 3% par rapport à la moyenne des 5 dernières années.

L’autre explication tiendrait à une consommation morose et peu dynamique au cœur d’un hiver qui a été trop doux pour favoriser la consommation de soupes. Face à cette situation, la grande distribution a décidé de sortir les grands moyens. Vers le 10 février, Auchan, Carrefour, Casino, Coopérative U et Intermarché ont communiqué pour inciter les consommateurs à acheter du poireau. Dans les magasins, le légume est mis en avant et « théâtralisé » en rayon. Le résultat se fait très vite sentir.

« Cette campagne de dynamisation a fait du bien, même si elle n’a pas été suffisante », constate Clément Letierce. Dans les Flandres, Louise Campagnie rapporte également des retours compréhensifs de clients vis à vis de la situation. « Certaines centrales d’achat ont communiqué aux services d'agréage d’être plus souples sur les défauts visuels liés aux thrips », précise-t-elle.

Pour autant l’écoulement des stocks n’a pas permis de résoudre la situation économique. « Certes, ils ont communiqué pour mettre en avant le poireau, ce qui a permis de faire passer des volumes, mais toujours sans le payer à son juste prix », analyse Pierre Gléran. Pour lui, la réussite de cette opération montre que le consommateur est bien au rendez-vous malgré la douceur de l’hiver.

Trouver des nouveaux modes de consommation

Depuis la crise sanitaire, la consommation de légumes frais a reculé de 9%, et la baisse pourrait atteindre 15% à horizon 2035 si rien n’est fait. En parallèle, les légumes feuilles, comme le poireau, perdent des parts de marché au profit des légumes fruits, tels que la tomate ou le concombre. Pour y remédier, un rapport d’étude du Centre technique interprofessionnel des fruits et légumes (CTIFL) propose d’actionner trois leviers que sont l’offre, la connaissance et le plaisir. Dans le cas précis du poireau, une adaptation de l’offre se fait déjà via le blanc de poireau ou les mélanges à pot au feu. Le segment du « prêt à cuisiner » via le poireau frais émincé est sans doute également à travailler. La connaissance des recettes et le travail autour du goût sont tout autant indispensables pour sortir de la sempiternelle soupe. Enfin, le plaisir du consommateur se travaille dès l’achat. En témoigne la campagne de théâtralisation de la grande distribution cet hiver qui a encouragé la consommation des ménages. Un poireau bien mis en valeur donne plus envie qu’une caisse de vrac au cœur du rayon.