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Mercredi 15/04/2026

Surplus d’1 million de tonnes, baisse des prix, stockage : la prochaine campagne de pommes de terre permettra-t-elle de mieux rémunérer les producteurs ?

Publié par Pleinchamp

Portée par l’essor de la transformation, la production de pommes de terre a fortement augmenté ces dernières années. Mais en 2025, le marché ne suit plus. Résultat : des volumes excédentaires, des prix qui décrochent et des producteurs en difficulté.

Ces dernières années, la pomme de terre s’est imposée comme une culture attractive, tirée par le secteur de la frite surgelée. Dans un contexte où certaines productions sont moins rémunératrices, « les agriculteurs se sont tournés vers des cultures à plus forte valeur ajoutée », explique David Deprez, secrétaire du CNIPT (Comité National Interprofessionnel de la Pomme de Terre). Cette montée en puissance se traduit directement dans les chiffres. En France, la production est passée de 7,7 millions de tonnes en 2024 à 8,6 millions de tonnes en 2025, soit une hausse de près de 15 % en un an.

Voir aussi : pommes de terre, la France franchit les 197 000 hectares en 2025, dopée par l'industrie et l'export

L'Europe produit trop de pommes de terre

La demande de la frite surgelée a fortement progressé en Europe mais aussi en Amérique du Nord et en Asie. Dans les Hauts-de-France, surnommés « la vallée de la frite » où se concentre l’essentiel de la production, ce marché en pleine croissance a encouragé l'augmentation des surfaces. Le groupe belge Clarebout, troisième producteur mondial de frites, s’est ainsi implanté à Bourbourg, près de Dunkerque. « Nous avons beaucoup de producteurs dans le Nord de la France, il y a de la main-d’œuvre qualifiée, c’est une terre d’industrie », explique David Coron, directeur de l’usine Clarebout, dans un reportage de France 3 Régions, avant de préciser « deux pommes de terre françaises sur trois poussent dans les Hauts-de-France. » Le site en transforme jusqu’à 1 200 tonnes par jour. Parallèlement, deux autres projets industriels ont été annoncés dans le Nord et la Somme, notamment celui du groupe belge Ecofrost, spécialisé lui aussi dans la production de frites surgelées. Ces perspectives de transformation sur le territoire français ont joué un rôle déterminant. Elles ont contribué à rassurer les producteurs, qui ont anticipé des débouchés durables et augmenté leurs surfaces en conséquence. Cette progression ne concerne pas uniquement la France. Les principaux pays producteurs européens ont également enregistré de très bonnes récoltes. L’Allemagne, premier producteur européen, a même connu l’une de ses meilleures campagnes depuis vingt-cinq ans. L’offre européenne progresse beaucoup plus vite que la demande. « Nous sommes arrivés à une production en France trop importante par rapport aux débouchés. Nous avons environ 1 million de tonnes excédentaires. » explique Luc Chatelain, Président du CNIPT.

Des débouchés moins nombreuses : les stocks s'accumulent

Ce surplus arrive au moment où plusieurs signaux se dégradent. Les débouchés industriels, qui avaient soutenu la filière, ralentissent la cadence. Les contrats sont revus à la baisse, à la fois en volumes et en prix, tandis que certains outils de transformation tournent en deçà de leurs capacités, voire ferment pour les moins compétitifs. Dans le même temps, les marchés à l’export, pourtant essentiels — une pomme de terre sur deux étant destinée à l’international — se contractent.. Au moment où la production atteint un niveau élevé dans toute l’Europe, les débouchés se réduisent, les prix se dégradent et certains producteurs se retrouvent sans solution de commercialisation. Sur le terrain, les conséquences sont directes : une partie de la production ne trouve plus preneur et reste stockée dans les exploitations. Or, le stockage représente un coût important, surtout avec la hausse des coûts de l'énergie. Dans les cas les plus extrêmes, les producteurs préfèrent se séparer de leurs volumes plutôt que de continuer à supporter ces charges. En janvier, des pommes de terre ont ainsi été déversées devant l’Assemblée nationale, comme le rapporte le journal L’Agefi. Pour la filière, il devient moins coûteux de donner sa production que de la conserver.
Pour limiter les pertes, des solutions de dégagement sont mobilisées, comme l’alimentation animale ou la méthanisation, déjà utilisées lors de la crise du Covid. Mais ces débouchés restent secondaires et ne permettent pas de compenser la perte de valeur liée à la situation actuelle.

Les grandes surfaces cassent les prix

Dans ce contexte de surproduction, certaines productions de pommes de terre ont été mises en avant à 0,16 euro le kilo dans certaines enseignes, via des campagnes relayées sur les réseaux sociaux. Alerté, le CNIPT a effectué des contrôles sur les lots commercialisés en catégorie 1, c’est-à-dire conformes aux critères définis par l’arrêté du 3 mars 1997 pour les pommes de terre destinées à la consommation : qualité sanitaire, absence de défauts majeurs et présentation homogène. Les résultats ont montré que ces produits avaient de nombreux défauts et n’étaient donc pas vendables sous cette catégorie. Ils ont été retirés de la vente. Au-delà du non-respect des règles, ces prix correspondent à des volumes de surplus. Leur mise en avant en rayon crée un risque de référence de prix déconnectée des coûts de production et des standards de qualité. « Ces pratiques sont incompatibles avec l'éthique professionnelle et les exigences réglementaires, et s'inscrivent à la frontière de la concurrence déloyale et compromettent la confiance dans la filière », appuie le président du CNIPT. Ces opérations risquent d'alimenter une guerre des prix bas.

La météo fait des caprices, le ciel tombe sur la tête des agriculteurs

Comme si cela ne suffisait pas, la filière doit aussi essuyer des problèmes de qualité liés aux conditions climatiques. « À cause de la météo, nos pommes de terre sont trop sucrées. À la cuisson, elles deviennent marron, ce qui ne convient pas aux industriels, en particulier les chipstiers », explique Christophe Compère, producteur, cité par France 3 Régions. Les débouchés les plus rémunérateurs, comme la frite ou la chips, se ferment alors pour une partie des volumes. Les producteurs doivent se tourner vers des usages moins valorisés, comme la purée, ou se retrouvent avec des lots refusés. Le stockage prolongé aggrave les risques.
« On peut les conserver un peu, mais la pomme de terre est un produit vivant », rappelle Christophe Compère. En se dégradant, les tubercules peuvent favoriser le développement du mildiou, un champignon susceptible de se propager aux cultures environnantes.

"Planter un hectare de trop, c’est se planter à coup sûr"

Un appel à la responsabilité collective

Face à cette accumulation de facteurs défavorables, la filière appelle à une régulation des volumes. « Notre responsabilité en tant que producteurs est majeure, en particulier sur les surfaces emblavées. Soyons raisonnables, ne produisons que des pommes de terre pour une destination certaine. », rappelle Jérôme Chatelain, président du CNIPT. Il met en garde contre une régulation par le seul marché, qui se traduirait par « des pertes de 8 000 à 10 000 euros par hectare sans débouché » et une dégradation des relations contractuelles. Dans ce contexte, il appelle à anticiper dès la prochaine campagne. « Planter un hectare de trop, c’est se planter à coup sûr », conclut-il.