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Jeudi 26/02/2026
Taxe carbone sur les engrais : « On perdrait moins d’argent avec de la jachère qu’avec du blé »
[SIA 2026] Les céréaliers, qui redoutent une 4ème année dans le rouge, ne veulent pas entendre parler de compensation au Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF). Ils réclament son ajournement, avant une reformulation qui ne fasse pas peser 100% du coût de la décarbonation sur leur comptabilité.
« On perdrait moins d’argent avec de la jachère qu’avec du blé ». C’est ce qu’a déclaré Christophe Grison, céréalier (et maraicher) dans l’Oise, lors d’un point presse mercredi au Salon de l’agriculture. Alors que les céréaliers français restent sur trois moissons faméliques, la campagne en cours pourrait être plombée par l’entrée en vigueur, le 1er janvier dernier, du Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) (CBAM en anglais). Ce dispositif s’applique aux engrais (et autres produits comme l’acier, l’acier, l’aluminium, le ciment…) entrant dans l’UE pour mettre les sur un pied d’égalité productions extra et intra-européennes, ces dernières supportant déjà taxe carbone.
En 2026, un impact de 10€/t de blé rien que pour la taxe
Arvalis a calculé l’impact du MACF à horizon 2034, échéance ultime de son application pleine et entière, sur la base de deux hypothèses du prix du carbone, une des deux composants du MACF avec l’intensité carbone des engrais azotés, à savoir 100€/t et 140€/t, cette dernière hypothèse étant celle de l’Ademe et en en se basant sur les rendements et prix moyens du blé tendre sur la période 2019-2024. Résultats ? « L’impact du MACF se situe entre de 15 à 25 euros par tonne de blé, ce qui équivaut à environ 10% du prix moyen de 200€/t, explique Oscar Godin, chargé d’études économiques chez Arvalis. En Revenu courant avant impôt par unité de main d’œuvre, l’impact monte entre 30% et 35% ».
Des choix « perdant-perdant »
Plus près de nous, l’institut technique a fait ses calculs pour la campagne en cours et aboutit au chiffre de 10€/t, à comparer aux 165€/t du blé, préfigurant une 4ème année dans le rouge. « Les agriculteurs sont face à deux choix perdants, poursuit Oscar Godin. Soit ils fertilisent à hauteur des besoins et ils perdent de l’argent, soit ils font l’impasse sur le 3ème et 4ème apport et hypothèquent le rendement et la qualité de leur récolte, en risquant de passer sous le seuil fatidique des 11,5% de taux de protéines requis pour le blé meunier comme pour l’export ».
A supposer que l’engrais soit disponible. « Le MACF a engendré une perturbation complète du marché européen des engrais, explique Emmanuel Nizon, chargé des affaires publiques et réglementaires à l’Afcome, association rassemblant les distributeurs (coopératives et négoces) d’engrais. En cause, la publication des conditions techniques d’application de la taxe le 31 décembre 2025, c’est-à-dire la veille de l’entrée en vigueur du dispositif. « En janvier, on n’a quasiment pas eu d’entrée de marchandise dans les ports. On n'est pas à 100% d’auto-approvisionnement en azote, ce qui nous inquiète pour le dernier apport ».
En prévision de la taxe, les opérateurs avaient anticipé leurs achats d’engrais azotés sur les mois de novembre et décembre. Un afflux de demande qui a eu pour effet de faire flamber les prix de l’engrais. « On est face à un amateurisme total de la part des autorités européennes sur l’implémentation du MACF » dénonce Cédric Benoist, secrétaire général adjoint de l’AGPB et président du groupe céréales du Copa-Cogeca. Formule de calcul, indexation trimestrielle sur le prix de la tonne de carbone, application de la TVA… pendant des mois et jusqu’au 31 décembre, les autorités ont entretenu le flou sur les modalités d’application du MACF générant autant d’incertitudes préjudiciables au bon ordonnancement du marché.
« L’indexation trimestrielle du MACF sur le prix de la tonne de carbone au moment de l’entrée sur le territoire de l’UE est incompatible avec les pratiques des importateurs qui doivent anticiper de plusieurs mois leurs achats, explique Emmanuel Nizon. Comme les importateurs ne sont pas médium, ils se couvrent au niveau du prix mais c’est couverture, elle se répercute sur les distributeurs et sur les agriculteurs ». « Depuis un an, toutes les annonces sur le MACF ont eu pour effet de tirer le prix des engrais vers le haut » alerte Christophe Grison.
L’envolée des prix ne concerne pas seulement les engrais importés. Elle impacte aussi les ammonitrates sur lesquelles sont très majoritairement positionnés les industriels européens. « En novembre et décembre, le prix des ammonitrates a suivi celui de l’urée et de la solution azotée alors même que le prix du gaz baissait », pointe Emmanuel Nizon. « La taxe s’applique aux engrais importés mais fait monter mécaniquement le prix des engrais intérieurs, relève Cédric Benoist. Quand l’unité d’urée ou de solution azotée est un euro, l’ammonitrate est toujours à 1,15 du fait de la différence d’efficacité. Par conséquent, le MACF va faire aussi flamber le prix des engrais intérieurs ». Christophe Grison, qui est aussi président de la coopérative Valfrance, évoque en apparté les conditions de stockage des ammonitrates. « Après le passage de la Dreal sur un de nos sites, on a nous demandé de réduire de 8000t à 5000tt sa capacité de stockage, moyennant un investissement de 300.000 euros. C’est du délire ».
Pour ajouter au chaos ambiant, le renforcement des sanctions européennes décrétées en juillet dernier sur les engrais russes, à hauteur de 2 Mt, ne prête pas vraiment à l’apaisement, malgré les aménagements de droits de douane censés tamponner la hausse de cours. Les opérateurs notent que les sanctions n’ont favorisé la production d’engrais sur le territoire européen, évoquant un manque de 900.000t.
Et loin, de vouloir fournir du carburant à la guerre russe, ils notent que la bascule vers le GNL américain et ses « tariffs » à géométrie variable, et l’accord UE-USA sur la sellette, n’apportent guère de sérénité. « Il ne faut pas désarmer les agriculteurs et il ne faut pas flinguer l’industrie européenne. On a besoin à la fois des industriels et des approvisionnements extérieurs, indique Cédric Benoist. On n’a pas eu de vision holistique sur la décarbonation du système agro-alimentaire et on fait peser uniquement le poids de la décarbonation sur l’échelon agricole, ce n’est pas possible. On entend parler de compensation, de remboursement. La vérité, c’est qu’il faudrait doubler le budget de la Pac pour, à terme, avoir une compensation du MACF sur les engrais ».
Agriculteurs et distributeurs réclament la suspension pure et simple du MACF avant une reformulation qui ne fasse pas peser 100% du coût de la décarbonation sur leur comptabilité. Et d’espérer davantage de visibilité et de sérénité pour la campagne 2026-2027.