Une poire agrivoltaïque pour étancher durablement la soif

A Llupia (Pyrénées-Orientales), le groupe Ille Roussillon et Sun’Agri ont implanté un verger agrivoltaïque de 2,3 hectares, conciliant durabilité, résilience agro-climatique et souveraineté alimentaire. Un modèle largement réplicable selon ses promoteurs.

« Cet été, nous avons constaté un écart de 10°C à la surface des feuilles entre le verger sous panneaux agrivoltaïques et la parcelle témoin. 10°C, c’est ce qui fait que d’un côté vous avez des arbres qui poursuivent leur croissance et de l’autre des arbres qui se mettent en arrêt végétatif ». Pierre Batlle, co-dirigeant du groupe Ille Roussillon, producteur et metteur en marché de fruits et légumes pour le compte de quatre organisations de producteurs, n’aura pas attendu bien longtemps pour mesurer les premiers effets bénéfiques de son verger agrivoltaïque de poires Harrow Sweet, tout juste implanté à Llupia (Pyrénées-Orientales).

Le verger est le fruit d’un partenariat entre le groupe Ille Roussillon basé à Thuir (Pyrénées-Orientales), Sun’Agri, inventeur et concepteur d’installations agrivoltaïques dynamiques et un pool d’investisseurs constitué de Rgreen Invest et de l’Agence régionale énergie climat (Région Occitanie).

Pierre Batlle, co-dirigeant du groupe Ille Roussillon : « Gel, chaleur, vent, grêle, abats d’eaux : les ombrières ont vocation à écrêter les excès climatiques et à réguler la productivité »

Produire plus avec moins

Le verger a été implanté en début d’année sur une surface de 2,3 ha surplombée de persiennes photovoltaïques orientables, perchées à 5,85 m, destinées à tamponner le climat tout en produisant de l’électricité. « Les algorithmes commandant l’orientation des panneaux photovoltaïques obéissent aux besoins physiologiques des poiriers et non au rendement en électricité », déclare Antoine Nogier, président du groupe Sun’R auquel appartient Sun’Agri.

« Ce sont nos techniciens qui, à partir de l’application mobile, décideront de la position des panneaux et de la part d’ombrage, confirme Pierre Battle. Gel, chaleur, vent, grêle, abats d’eaux : les ombrières ont vocation à écrêter les excès climatiques et à réguler la productivité. L’idée, c’est aussi d’aller chercher les 7 à 8% de poires de second choix. En ce qui concerne la consommation d’eau, nous misons sur une économie comprise entre 15% et 25% comparativement à un verger standard ». La parcelle témoin de 0,4 ha fera office d’étalon.

Le verger est bardé de capteurs chargés de prendre le pouls du sol et de la végétation et d’interagir sur le pilotage des panneaux et de l’irrigation
"Depuis quatre à cinq ans, il y a une vraie volonté de la part de la grande distribution de soutenir l’agriculture française"

Le cadre expérimental s’arrête là car le verger a bel et bien vocation à produire. Dans la plaine du Roussillon, la poire n’était pas, jusqu’à présent, en territoire conquis, face aux vergers de pêchers, de nectarines ou encore d’abricots. Mais le virus de la sharka est passé par là et conduit les arboriculteurs à trouver des alternatives pour diminuer la pression parasitaire. La poire est bienvenue d’autant plus que la production française est bien en-deçà de la consommation, la balance commerciale affichant un déficit chronique d’environ 100 000 t/an. Le verger produire à terme entre 130 et 140 tonnes de poires.

Antoine Nogier, président de Sun’Agri : « Les algorithmes commandant l’orientation des panneaux photo voltaïques obéissent aux besoins physiologiques des poiriers et non au rendement en électricité »

Aux dires de Pierre Battle, les consommateurs français n’attendent que cela et avec eux, la grande distribution. « Depuis quatre à cinq ans, il y a une vraie volonté de la part de la grande distribution de soutenir l’agriculture française, explique le dirigeant, y compris sur un fruit comme la pêche, au prix de revient 50% plus élevé que celle produite en Espagne. Mais il faut dire que nous avons fait beaucoup d’efforts sur la qualité gustative de nos produits. Nous travaillons sur des fruits à maturité beaucoup plus que certains de nos compétiteurs. Nos efforts en matière d’agroécologie sont aussi payants ».

"Le cout de revient au kilowatt et donc le retour sur investissement est strictement identique à celui d’une toiture photovoltaïque ou d’une ombrière de parking"

A Llupia, le verger de poiriers sera conduit en HVE. Ille Roussillon réfléchit au Label bas carbone, la production d’électricité décarbonnée assurant au verger un bilan carbone des plus enviables. La puissance installée (1,77 MWC) équivaut à la consommation annuelle d’électricité de 550 foyers. L’investissement global s’élève à 2,35 millions d’euros. L’agriculteur a fourni le foncier (une parcelle en friche) et l’irrigation. Des ancrages aux panneaux en passant par la structure, le projet est entièrement réversible. « Un verger de poirier, il est là pour 50, 60 voire 80 ans », assure Pierre Batlle, qui imagine le futur de ces infrastructures avec l’implication des producteurs, « acteurs de leur projet ».

Le pilotage des panneaux s’opère au moyen d’une appli mobile à la main de l’agriculteur, et non de l’énergéticien

Sun’Agri verrait bien entre 20 000 et 30 000 projets agrivoltaïques de ce type sortir de terre dans les années à venir, chez autant d’agriculteurs. « Le coût de revient au kilowatt et donc le retour sur investissement sont strictement identiques à ceux d’une toiture photovoltaïque ou d’une ombrière de parking », affirme Antoine Nogier. Pour autant, les vergers agrivoltaïques ne devraient pas envahir la plaine du Roussillon, ni les autres bassins arboricoles de France et de Navarre du reste. « J’en serais le premier opposant, clame le président de Sun’R. Ici, on est sur un projet au cœur d’une zone agricole, éloignée de toute zone d’habitation et de toute voie carrossable, donc sans aucun impact paysager ». On confirme : c’est presque plus simple d’emprunter un ULM pour s’y rendre, une base étant présente à quelques encablures.