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Vendredi 06/03/2026
Cultiver de la patate douce en Bretagne ? Chiche ou pas chiche ?
Le Centre technique interprofessionnel des fruits et légumes (CTIFL) travaille depuis 2019 sur l’établissement d’itinéraires techniques de production de patate douce en Bretagne. Ses travaux montrent que cette production est possible. Mais dans les faits, encore peu de producteurs se sont lancés, faute de débouchés sécurisés en circuits longs.
C’est un tubercule qui cartonne. En France, la consommation de patate douce a explosé ces 10 dernières années : entre 2015 et 2018, elle a triplé, passant de 17 000 tonnes à 50 000 tonnes annuelles, puis elle a continué sa progression pour atteindre 75 000 tonnes annuelles en 2024.
Des importations très majoritaires
Cet engouement a incité les producteurs français à s’intéresser à ce légume : à ce jour, environ 10 000 tonnes de patate douce sont produites en France et le reste est importé, principalement d’Egypte, d’Espagne et du Portugal. La production française se situe surtout dans le sud-ouest, mais la Bretagne, grande terre légumière, a souhaité savoir si elle pouvait aussi avoir sa part du gâteau (de patate douce).
C’est pourquoi, depuis 2019, à la demande de producteurs en circuit longs (association d’organisations de producteurs Cerafel) et en circuits courts, le CTIFL et la station régionale Terre d'essais testent la faisabilité de cultiver ces tubercules en Bretagne. Mis en place avec le soutien de la région Bretagne, ce programme de recherche s’appuie sur des expérimentations en plein champ en agriculture biologique, réalisées à Terre d’essais à Pleumeur-Gautier (22) et à la station légumière d'Auray (56).
« Nous avons travaillé sur le choix des variétés, le schéma et la densité de plantation, la gestion de l’enherbement, les modalités d’irrigation, le calendrier de production et sur les méthodes de conservation », présente Thomas Deslandes, ingénieur au CTIFL en charge du suivi de ce programme.
Les patates douces se plantent au printemps, sous formes de mini mottes de plants qui peuvent être soit achetées en pépinières, soit produites directement à la ferme par bouturage sous serre chauffées (pour des variétés libres de droit). Elles se récoltent après environ 140 jours de culture.
Des rendements de 2 à 3,5 kg/m2
Les essais conduits sur plusieurs années et sur plusieurs variétés ont été concluants : même sous le climat breton, plusieurs variétés de patates douces donnent des rendements allant de 2 kg/m2 à 3,5 kg/m2. Les conditions principales pour obtenir ces niveaux de production : ne pas planter trop tôt, planter à une densité de 2,5 plants/m2, utiliser un paillage, protéger les plants avec un voile thermique (surtout en Bretagne nord) et arroser la culture en été.
« La plantation des mottes peut être mécanisée ou manuelle et le paillage plastique peut être installé mécaniquement avec une dérouleuse, complète Thomas Deslandes. La récolte se fait à l'aide d'une lame souleveuse et il est possible d'utiliser du matériel adapté à la récolte des oignons ou de la pomme de terre. »
Halte aux gros calibres
Si c’est déjà une première victoire que d’avoir de bons rendements de patate douce en Bretagne, encore faut-il le faire avec des tubercules commercialisables en GMS, puisque ce circuit était particulièrement visé par les agriculteurs du Cerafel. Or, en l’occurrence, les conditions de qualification sont strictes : les tubercules doivent être les plus homogènes possibles et peser entre 300 à 800 grammes.
Cette condition exclut d’emblée certaines variétés, notamment les plus productives, comme Radiance ou Orléans, dont la moitié des « bons rendements » sont faits par de très gros tubercules de plus de 800 grammes. Coup de chance, la variété Beauregard, variété de référence, libre de droit, s’en sort plutôt bien sur ce critère, avec seulement 10 à 15% de très gros calibres.
Une conservation possible sur plusieurs mois
Autre condition pour envisager un avenir pour les patates douces bretonnes : pouvoir assurer leur conservation sur plusieurs mois, afin de ne pas encombrer le marché à l’automne et garantir un approvisionnement pendant une grande partie de l’année.
Sur ce sujet aussi, le CTIFL a expérimenté plusieurs techniques dont le curing (cicatrisation) et le traitement à l’eau chaude. Ces deux techniques ont le même objectif : « choquer les tubercules » pour leur durcir l’épiderme et forcer leurs pores à se refermer.
Les résultats, là encore, sont assez encourageants : au bout de 6 à 8 mois de conservation, les pertes en masse et en tubercules étaient en général inférieures à 10%. Plus intéressant encore, les taux de vitamines A et C, étaient peu affectés par la longue conservation.
Les voyants semblent donc plutôt au vert pour l’implantation du tubercule à chair orange en Bretagne. Mais, pour l’instant, très peu de légumiers bretons ont franchi le pas… « Quelques producteurs ont essayé mais n'ont pas poursuivi faute de marché en circuits longs », décrit Thomas Deslandes.
Car pour produire des patates douces pour les circuits longs, c’est-à-dire s’engager sur des quantités importantes, il faut avoir des garanties sur la rentabilité de cette culture. Ce qui n’est apparemment pas le cas : « Le marché est difficile, les produits d’imports arrivent sur le marché français à des prix très concurrentiels », explique Thomas Deslandes.
Certes, la patate douce a une image de produit exotique, et certes, le réflexe d’une origine France ne semble pas encore acquis. Mais à l’heure où la France se targue de « réveiller sa souveraineté alimentaire » et après 6 années de travaux du CTIFL montrant qu’une production est possible, il serait dommage de penser que les patates douces bretonnes sont définitivement cuites !
