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Vendredi 07/08/2026

[Edito] Notre agriculture brûle et nous regardons ailleurs

Publié par Pleinchamp

Cet été, des milliers d'agriculteurs ont quitté leurs parcelles pour prêter main-forte aux pompiers. On les a applaudis, à juste titre, pour leur courage. Mais pendant que les caméras filment les tracteurs alignés face aux flammes, une autre catastrophe, plus lente et plus silencieuse, ravage déjà les exploitations. Celle-ci ne fait pas la une.

Près de 98 000 hectares avaient déjà brûlé en France au 25 juillet 2026, un record historique qui dépasse largement les 66 300 hectares partis en fumée sur l'ensemble de l'année 2022. Des Landes au Var, les incendies ont détruit des milliers d'hectares, des habitations, des forêts et des exploitations agricoles, mobilisant des moyens de secours exceptionnels. Face à cela, les agriculteurs ont répondu présents. Tonnes à eau, déchaumeurs, cultivateurs : leur matériel a permis de créer des pare-feux et d'alimenter les secours en eau. Certains ont parcouru des centaines de kilomètres, à leurs frais, pour venir épauler des territoires qu'ils ne connaissaient pas. Cette mobilisation a été saluée. Mais l'incendie n'est que la partie visible du désastre. La vraie hécatombe, cette année, s'est jouée dans les bâtiments d'élevage et sur les prairies grillées. Pendant que les flammes occupaient l'actualité, entre 2,5 et 3 millions de volailles sont mortes de chaleur entre le 17 et le 30 juin, sans compter les bovins et les porcs. Les prairies se dessèchent, les récoltes souffrent et certaines productions maraîchères accusent déjà des baisses importantes de rendement.

La catastrophe qu'on ne filme pas

Face à cette chaleur exceptionnelle, les agriculteurs improvisent. Les éleveurs de porcs bricolent des systèmes de refroidissement, les apiculteurs repeignent leurs ruches en blanc pour gagner quelques degrés, les éleveurs cherchent de l'herbe là où il en reste. Malgré cela, les vaches produisent moins de lait et les prairies cessent de pousser. Au 20 juillet, la pousse cumulée des prairies était inférieure de 26 % à la moyenne 1989-2018, selon Agreste. Concrètement, la moitié des surfaces agricoles françaises, composée de prairies et de cultures fourragères, produit près d'un quart d'herbe en moins. Des milliers d'éleveurs ont déjà commencé à puiser dans leurs stocks d'hiver pour nourrir des animaux qui ne trouvent plus assez à pâturer.

Anticiper plutôt que subir

Ces adaptations ne sont plus des expérimentations isolées. Elles deviennent le quotidien de nombreuses exploitations. Changer une date de semis, remplacer le lin de printemps par du lin d'hiver, modifier un assolement, tester de nouvelles cultures ou investir dans des équipements mieux adaptés à la chaleur : les agriculteurs anticipent déjà le climat de demain, souvent avec leurs propres moyens. Les politiques publiques, elles, continuent trop souvent à intervenir lorsque la crise est déjà installée.
Cette logique d'anticipation dépasse d'ailleurs les seules exploitations agricoles. En Gironde, territoire marqué par les mégafeux de 2022 et de nouveau touché cet été, le projet Pure Salmon prévoit d'élever à terre 10 000 tonnes de saumon par an sur 14 hectares, au Verdon-sur-Mer. L'objectif affiché est de produire davantage en France pour réduire les importations, alors que le pays importe aujourd'hui l'essentiel du saumon qu'il consomme. Répondre à un objectif de souveraineté alimentaire est légitime. Mais ce projet — autorisé par la préfète le 3 août — prévoit de prélever 6 500 m³ d'eau par jour, soit 2,37 millions de m³ par an, dans les nappes souterraines d'une région où les incendies et les sécheresses se répètent. Au même moment, dans plusieurs départements, des arrêtés préfectoraux interdisent aux agriculteurs d'irriguer leurs cultures et leurs prairies.

Le vrai sujet, c'est la souveraineté

La souveraineté alimentaire est brandit comme un étendard. Mais sur le terrain, les productions françaises se réduisent comme peau de chagrin, et ce sont les importations qui comblent les trous. Du sucre belge ou allemand quand nos sucreries ferment, des escargots d'Europe de l'Est et les pruneaux d'Agen décimés par la canicule (et bientôt remplacés ?) Difficile, dès lors, de réclamer notre indépendance alimentaire et de regarder ailleurs pendant que les exploitations qui la garantissent mettent la clé sous la porte.

Les agriculteurs ont montré cet été qu'ils savaient répondre à l'urgence, tracteurs en première ligne face aux flammes. Mais l'urgence ne devrait pas être la seule occasion de se souvenir qu'ils existent. Le feu spectaculaire fascine ; c'est l'incendie silencieux des exploitations qu'il faudrait aussi éteindre.