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Samedi 08/08/2026
« Il faut toujours une catastrophe pour reconnaître notre utilité » : le cri d'alarme de l'agricultrice Charlotte Morel
Des centaines d'agriculteurs prêtent main-forte aux pompiers lors des incendies qui ravagent la France, mettant leurs tracteurs, leurs tonnes à eau et leur connaissance du terrain au service des secours. Une mobilisation largement saluée sur les réseaux sociaux. Pour Charlotte Morel, agricultrice dans l'Oise, cette reconnaissance est bienvenue. Mais elle ne devrait pas, selon elle, se limiter aux périodes de crise.
Des milliers d'hectares partis en fumée, des centaines de pompiers réquisitionnés, mais aussi de nombreux agriculteurs venus aider avec leurs outils de travail. Cet été encore, leur
engagement a été unanimement reconnu. Face aux flammes, les tracteurs ont une nouvelle fois quitté les parcelles pour rejoindre spontanément les opérations de secours. Tonnes à eau, déchaumeurs, cultivateurs... leur matériel a servi à créer des pare-feux ou à alimenter les pompiers en eau. Certains ont même parcouru plusieurs heures de route à leurs frais pour venir prêter main-forte.
Quand les tracteurs deviennent les alliés des pompiers
Charlotte Morel a suivi ces opérations avec attention. Associée avec son père sur une exploitation céréalière et betteravière de 135 hectares dans l'Oise, où elle assure la gestion administrative et participe aux grands travaux agricoles, elle exerce également comme consultante en marketing et communication spécialisée dans ce secteur. Très suivie sur Instagram (chacha__agri), elle y partage régulièrement les réalités du métier et les enjeux auxquels sont confrontés les agriculteurs. Le 26 juillet dernier, elle y publie un message qui sera largement relayé.
Interrogée par Pleinchamp, Charlotte Morel confie : « j'ai été assez surprise de voir que, même avec tout ce qu'on se prend dans la figure, les agriculteurs arrêtent quand même de travailler pour aller au secours de personnes qu'ils ne connaissent parfois même pas. Certains ont fait quatre heures de route en tracteur. Ils emmènent leur matériel, leur carburant et prennent des risques au service des pompiers et des sinistrés. » Elle rappelle que les exploitants disposent d'un matériel que peu possèdent à une telle échelle. « Ce sont quasiment les seuls à être équipés comme ça pour pouvoir aider les pompiers. Ils le savent et c'est aussi pour ça qu'ils interviennent. »
Voir aussi : les agriculteurs, un peu plus que des porteurs d’eau dans la lutte contre les incendies de forêt
« Pourquoi faut-il toujours une catastrophe pour reconnaître notre utilité ? »
C'est en lisant les nombreux messages de remerciement adressés aux agriculteurs que Charlotte Morel a décidé de prendre la parole. « Je me suis dit : ça y est, les agriculteurs, tout le monde les aime parce qu'ils vont aider les pompiers. Mais dans quelques jours, le feu sera éteint et on redeviendra des pollueurs, des producteurs de cancers. Tout reviendra comme avant. » Pour l'agricultrice, les incendies révèlent un paradoxe : lorsque survient une crise, les exploitants sont applaudis. Le reste de l'année, ils sont souvent ramenés aux débats sur les pesticides, les émissions de gaz à effet de serre ou le bien-être animal. « On nous explique que nous polluons, que nous détruisons la nature. Pourtant, ce que demandent les agriculteurs n'a rien d'extraordinaire : ils veulent simplement vivre de leur métier, produire et nourrir la population. » Elle pointe aussi l'absence de l'État pendant la crise : « le gouvernement a supprimé le budget pour deux Canadair, les pompiers n'ont presque rien pour travailler. Sans l'agriculture, il n'y aurait eu personne. »
« Étant en conventionnelle, je suis forcément la méchante », lâche-t-elle avec ironie. Charlotte Morel insiste : les produits phytosanitaires ne sont pas utilisés par choix. « Si on pouvait s'en passer, bien sûr qu'on le ferait. Nous sommes les premiers concernés. Mais aujourd'hui, sur certaines cultures, nous n'avons tout simplement pas d'alternative. » Cette incompréhension, Charlotte Morel dit la vivre au quotidien dans sa propre exploitation. Elle cite notamment la betterave sucrière qu'elle cultive dans l'Oise.
La betterave sucrière, symbole d'une filière fragilisée
À ses yeux, certaines décisions prises ces dernières années fragilisent une filière pourtant historiquement bien implantée en France. « Il y a de moins en moins de betteraves, des
sucreries ferment et, au final, on retrouve dans les rayons du sucre belge ou allemand produit avec des substances que nous n'avons plus le droit d'utiliser ici. » Elle estime que ces difficultés alimentent le découragement d'une partie de la profession.
« Ma peur, c'est qu'on soit en train d'éteindre l'agriculture française »
Au-delà des débats techniques, Charlotte Morel dit surtout s'inquiéter de voir de plus en plus d'agriculteurs renoncer. « J'en vois beaucoup qui arrêtent. Ils sont double actifs, gagnent mieux leur vie avec un autre métier car leur exploitation n'est plus rentable. » Pour autant, elle refuse de céder au fatalisme. « Ma peur, c'est qu'on soit en train d'éteindre l'agriculture française petit à petit. Pourtant, il y a des agriculteurs qui innovent, qui font évoluer leurs pratiques et qui se battent chaque jour. Il faut garder espoir. » Mais ce chemin se fait bien trop souvent dans l'ombre. « On ne va jamais assez vite aux yeux des autres. Pourtant nous avons la meilleure agriculture du monde ! » À ses yeux, ce recul de certaines productions françaises ouvre progressivement la voie à des importations qu'elle juge paradoxales, alors même que la souveraineté alimentaire est régulièrement présentée comme une priorité. Pour Charlotte Morel, les incendies auront au moins eu le mérite de rappeler le rôle essentiel des agriculteurs. Reste à savoir si cette reconnaissance survivra aux flammes... ou s'il faudra attendre une nouvelle crise pour qu'ils soient, à nouveau, applaudis.

