« L’agrivoltaïsme protège la terre, la production et les agriculteurs »

L’installation de panneaux en surplomb des cultures ou des prairies n’est en rien une artificialisation des terres. Elle contribue à tamponner les excès et les aléas climatiques, tout en offrant un complément de revenus aux agriculteurs. C’est ce que défend Christian Dupraz, directeur de recherches à l’Inrae, qui a inventé le concept d’agrivoltaïsme et qui travaille sur le sujet depuis une dizaine d’années. Il préside AgriVoltaics 2020, le premier congrès international du genre, qui réunit en ligne, du 14 au 16 octobre, plus de 300 scientifiques originaires d’une trentaine de pays. Entretien.

Quelle est la réalité de l’agrivoltaïsme en France et dans le monde ?

Christian Dupraz : la France est pionnière en la matière. L’Inrae travaille sur le sujet depuis 2009, en collaboration avec plusieurs entreprises du secteur comme Okwind, Rentec ou Sun’R. On découvre à l’occasion de ce congrès qu’il y a des installations dans de très nombreux pays. On recense une vingtaine d’entreprises spécialisées, qui construisent des centrales partout dans le monde, avec des systèmes parfois importants comme aux Pays-Bas ou au Moyen-Orient. En France, on recense une cinquantaine de projets.

INRAE

Quels systèmes agricoles trouve-t-on sous ces panneaux ?

C.D. : de tout. De l’élevage, des grandes cultures, du maraichage, de l’horticulture, de l’arboriculture. A l’Inrae, on a beaucoup travaillé en viticulture, on a des résultats intéressants sur le raisin de table, qui serait bien adapté à ce système mais aussi sur le raisin de cuve.

Quels sont les bénéfices agronomiques de l’agrivoltaïsme ?

C.D. : l’ombrage permet de réduire le stress thermique et hydrique. On a aussi une réduction de l’ETP, induisant des économies d’eau de 30% à 40% en salades. Les structures permettent d’accrocher des filets anti-grêle, des filets anti-ravageurs et permettent d’amortir des systèmes de protection des cultures. On a aussi des améliorations de la qualité des produits. Aux États-Unis, des expériences ont montré que les fourrages produits sous des panneaux étaient plus riches en protéines. En Hollande ce sont les productions de framboises qui ont des rendements bien supérieurs sous les panneaux qu’en plein soleil. En vigne, on peut réduire les risques de gel tardif en mettant les panneaux à plat la nuit pour éviter le rayonnement nocturne. Les panneaux permettent aussi d’allonger le cycle de la vigne et de redéplacer la maturité en septembre, et non en août, avec des nuits plus courtes et plus fraiches bénéfiques aux anthocyanes, aux tannins et aux polyphénols pour faire du bon vin.

La quête de rendement photovoltaïque et agricole n’est-elle pas contradictoire ?

C.D. : personnellement, je défends l’idée qu’un système agrivoltaïque, pour qu’il soit homologué comme tel, doit voir sa densité de panneaux réduite de 50% par rapport à une installation photovoltaïque. Avec 50% de panneaux, vous avez à peu près 60% de la lumière relative qui arrive sur les cultures et tous nos essais agronomiques montrent que l’on a de bons rendements. Certaines cultures ne perdent pas de rendement, d’autres entre 10 et 20% au maximum. Cela suppose que les énergéticiens fassent des sacrifices ou trouvent des solutions techniques. Tous ne sont pas sur la même longueur d’onde.

Quel est le modèle économique de l’agrivoltaïsme ?

C.D. : je suis davantage attaché à des projets modestes pouvant s’adapter à beaucoup d’exploitations, avec des impacts visuels et paysagers limités. Sur des projets de quelques hectares, l’agriculteur propriétaire du terrain peut être partie prenante. On peut aussi imaginer des systèmes participatifs et citoyens, comme on le voit en Occitanie, ouvrant la voie à l’installation de jeunes, en maraichage et en zone périurbaine pour alimenter des circuits courts. Pour moi, le revenu agricole doit rester essentiel et le revenu énergétique complémentaire. L’agriculteur tire partie de l’installation par ses avantages en termes de productions agricole et de protection à l’égard des événements climatiques.

Qu’en est-il de la compétitivité de l’énergie photovoltaïque ?

C.D. : le progrès technologique va rendre cette énergie toujours plus compétitive. Les panneaux sont de plus en plus performants, avec des taux de conversion qui seront bientôt de 19% contre 16% aujourd’hui. C’est bien plus puissant que la photosynthèse qui est à 3%. Un hectare de culture (blé ou colza) permet de faire rouler un véhicule thermique environ 100.000 km, alors qu’un hectare de panneaux photovoltaiques permet de faire rouler un véhicule électrique environ 1.000.0000 de km, soit 10 fois plus. Le coût de production du photovoltaïsme  est inférieur au prix du marché de l’électricité. On n’a plus besoin de le subventionner.

Les ressources et l’énergie mobilisées pour fabriquer et installer les centrales n’est-elle pas rédhibitoire ?

C.D. : la durée de vie des panneaux ne cesse de s’allonger. De 20 ans, elle est passée à 30 ans. Les panneaux à base de silicium ne mobilisent pas de terres rares et sont entièrement recyclables. Le recyclage est déjà prévu dans le coût de l’installation. Sous l’angle de l’analyse du cycle de vie, les panneaux photovoltaïques sont en cycle positif au bout de quatre ans et donc en bénéfice net complet les 26 années suivantes.

Quel est regard des agriculteurs français sur l’agrivoltaïsme ?

C.D. : il y a une grande méfiance des agriculteurs, qui se comprend, car ils veulent protéger les terres agricoles. Mais dès qu’ils entendent que ces systèmes protègent les terres et permettent de continuer à produire, on a un autre écho. On part avec un handicap : certaines installations n’ont pas servi la cause et ont assimilé les projets agrivoltaïques à des projets photovoltaïques, qui eux recouvrent les terres agricoles. L’agrivoltaïsme protège la terre, la production et les agriculteurs.