Pastoralisme (4/5) : l’estive, une science à part entière

A Prades (Ariège), l’estive du Roc de Scaramus fournit six mois durant le gîte et le couvert à 450 vaches, dont une centaine de limousines de la Ferme de la Cabaillère. Elle nourrit aussi les cueilleurs de champignons et les chasseurs, sans compter l’imaginaire des randonneurs et vététistes. Le tout naturellement, spontanément, gratuitement. Évidemment.

Six mois à l’estive et les vaches seront bien gardées et bien nourries, pour ne pas dire auto-parquées et auto-alimentées. Mieux que le robot, les « data center » et l’appli mobile en moins. Elle est pas belle la vie, perchée à 1250 mètres d’altitude, au fin fond du plateau de Sault, dans les Pyrénées ariègeoises ? C’est sympa le pastoralisme. En plus, ça tombe à la belle saison. Ne manque que la piste de décollage pour permettre aux éleveurs d’aller voir ailleurs pendant ce temps. De piste, il y en a une, mais c’est elle qui leur permet d’amener leurs animaux jusqu’au pied du Roc de Scaramus, qui culmine à 1861 mètres. Bien contents d’en avoir une et en bon état.

« Quand on a présenté le projet de réfection de la piste, la Préfète nous a répondu que si l’on viabilisait toutes les pistes de l’Ariège, le budget de la Nation n’y suffirait pas, déclare Hervé Pellofi, éleveur transhumant au sein du groupement pastoral de Prades Roc de Scaramus, et depuis peu maire de Prades (Ariège), après en avoir été conseiller. Comme on n’est pas du genre à lâcher, on a obtenu gain de cause »

R. Lecocq
Hervé Peloffi, éleveur et maire de Prades (Ariège)

Des collectivités au service du collectif

La piste forestière, c’est l’un des investissements structurants que le groupement pastoral a réalisés au cours des années passées, aux côtés d’impluviums, de points d’abreuvement, de clôtures, d’une aire de contention ou encore d’une cabane pastorale. Au total et au long cours, l’investissement s’élève à 350 000 €, en grande partie assuré par des financement publics. Mais la collectivité n’est-elle pas dans son rôle quand elle se met au service du collectif, incarné ici par un groupement pastoral et quatre Gaec, représentants 13 éleveurs ?

"Sans agriculture, sans pastoralisme, sans espaces aménagés, il n’y a pas de tourisme de loisir"

« Dans la plupart des communes rurales, l’agriculture est bien souvent la dernière activité économique, argumente Hervé Pellofi.  Soutenir l’agriculture, c’est soutenir l’économie ».

« Sans agriculture, sans pastoralisme, sans espaces aménagés, il n’y a pas de tourisme de loisir, lui emboite Alain Naudy, conseiller départemental du canton de Haute Ariège, maire d’Orlu. Sur ma commune, on a nous a imposé l’introduction de deux ours, qui ont tué 200 brebis et engendré l’arrêt d’activité d’un éleveur. Deux ans après, les milieux étaient refermés et de fait inaccessibles aux randonneurs ».

Directement ou indirectement, les aides publiques profitent ainsi aux autres usagers de la montagne, que sont les promeneurs, les touristes et les chasseurs, même si la cohabitation est parfois électrique, et par seulement aux abords des clôtures.

R. Lecocq
Les parcours aux abords de l'exploitation

L’estive, une gestion de haute volée

Les éleveurs n’attendent pas tout non plus de la collectivité. « Cette année, nous avons débroussaillé 20 ha de surfaces pastorales, à nos frais, sans la moindre subvention, déclare Pierre Henrich, éleveur de limousines sur la commune. Au sein du groupement pastoral, grâce aux cotisations de chaque éleveur, on essaie de se dégager des moyens pour améliorer et assurer la pérennité de l’estive ».

"L’alimentation, dans une estive, il faut se la gagner"

Cette organisation leur permet notamment d’employer un vacher pendant la saison ou encore de s’attacher les services des techniciens de la Fédération pastorale de l’Ariège, tel François Regnault. « L’alimentation, dans une estive, il faut se la gagner, déclare le technicien. En général, on commence par faire un diagnostic pastoral, qui permet d’évaluer le potentiel. L’estive, c’est un milieu très évolutif, qui demande une gestion très fine afin d’optimiser la quantité et la qualité de ressource disponible. Il faut réaliser des broyages ciblés, gérer la repasse des animaux, sans oublier de réserver des bosquets pour la faune sauvage et les chasseurs, qu’il faut ménager ». L’estive, une science sociale, aussi...

Piédestal à l’installation

A l’estive du Roc de Scaramus, éleveurs et techniciens ont plutôt assuré le coup. Il y a quelques années, l’estive accueillait 150 vaches contre 450 aujourd’hui, même si les ovins ont disparu entre-temps. A titre d’exemple, sur la ligne de crête du Roc, ils ont édifié une clôture, histoire de faire pacager les animaux jusqu’en bordure et de valoriser le maximum de ressource, tout en évitant le mélange les animaux avec l’estive mitoyenne.

« Aujourd’hui, on est à l’optimum, jauge Hervé Peloffi. Mais le résultat, c’est que l’on a pu faire de la place à de nouveaux éleveurs ». Ces nouveaux éleveurs, c’est Pierre Henrich, en Gaec avec ses parents et qui a intégré avec Damien un quatrième associé en 2016. En agriculture bio depuis 2010 et sur deux sites, l’exploitation élève 130 limousines (dont 100 inscrites au herd-book), engraisse 100 veaux et 30 vaches, qu’elle vend à 60% en vente directe. Outre l’estive, le Gaec exploite des parcours autour de la ferme, valorisés par les vaches qui ont ou qui vont vêler. La réalisation de foin et d’enrubanné finit de procurer une autonomie proche de 90%, les granulés bio étant achetés à l’extérieur. « L’estive, c’est le prolongement de la ferme. Sans estive, y a pas d’exploitation », conclut Pierre Henrich.