Pastoralisme (3/5) : « Un BTS pastoralisme, option sortie du métier »

A Montmeyan (Var), Arnaud Brémond élève sur 300 hectares des brebis et des bovins qu’il commercialise à 100% en vente directe dans un réseau de supérettes. En dépit d’un système d’exploitation à la fois robuste et léger, et profitable, il se met en situation de devoir quitter le métier à tout moment, sous l’effet de la précarité et d’un état de crise perpétuelle.

« Pendant qu’on parle du loup, on ne parle pas de l’économie moribonde de nos élevages, du taux de renouvellement des générations qui pointe à 5% dans le Var, des centrales photovoltaïques qui prolifèrent et qui ne permettent même pas à nos moutons de pâturer sous les panneaux parce que ces derniers touchent quasiment le sol. Tous comptes faits, il sont là, les plus gros dommages causés par le loup ». Et pourtant, depuis son installation en 2017 dans les gorges du Verdon, Arnaud Brémond n’a pas été épargné par le canidé, qui lui a tué 45 brebis et en a blessées autant, sur un troupeau actuel de 180 mères. « Malgré le chien de protection, les filets de protection et le passage deux mois en bergerie pendant les agnelages », précise l’éleveur, qui ne souhaite pas épiloguer davantage sur la question, pour revenir à sa préoccupation de fond : l’extrême faiblesse économique des systèmes pastoraux, pas vraiment propice à l’installation des jeunes.

Arnaud Brémond, jeune éleveur d'ovins et de bovins dans les gorges du Verdon (Var) (Crédit photo : Manon Brémond)

La vente directe en supérettes

Le Petit Berger (c’est la marque de ses viandes ovine et bovine, on va y revenir) est pourtant la preuve bien vivante, bien active et bien portante que c’est possible. Deux balises ont jalonné son parcours d’installation : sa formation et ses expériences professionnelles d’une part, l’analyse approfondie des systèmes d’exploitation de ses parents d’autre part, orientés sur la vente directe de viande bovine et de fromage de chèvre.

"J’ai opté pour l’approvisionnement de supérettes, qui prennent moins de marge que les magasins de producteurs, et dont la clientèle âgée a l’avantage de cuisiner tous les morceaux"

« J’ai vu mon père rester avec des colis viande sur les bras et ma mère rivée à son magasin en attendant le client, indique le jeune éleveur. Mais j’ai gardé l’idée de la vente directe. J’ai analysé comment fonctionnaient les drive fermier et les magasins de producteurs, gourmands en temps et en marge. Au final, j’ai opté pour l’approvisionnement de supérettes, qui prennent moins de marge, et dont la clientèle âgée a l’avantage de cuisiner tous les morceaux ».

Sans AOC ni AB mais sous sa marque, le Petit Berger écoule ainsi et sans difficulté l’intégralité de la production de ses 180 Rouges du Roussillon et Préalpes et de la douzaine de Tarines et Gasconnes.

Contrôles : transformer la défiance en pédagogie

Pour autant, Arnaud Brémond ne fanfaronne pas car son système d’élevage est éminemment dépendant des aides surfaciques et autres ICHN. Il suffit d’une petite brise, pas même le mistral, pour faire bouger le curseur et faire vaciller le fragile équilibre.

"Quand il n’y aura plus de paysans, tu pourras mettre les normes que tu veux"

« J’ai toujours à l’esprit que j’exerce un métier formidable mais en crise perpétuelle, dépendant des financements publics, qui exige beaucoup d’investissements et de travail sur le long terme. Mais du jour au lendemain, si par exemple ma commune n’était plus classée en ICHN comme c’est le cas du village juste à côté du mien, tu peux plier bagages. C’est d’une précarité extrême. On ne parle jamais d’économie, on ne parle que normes et d’environnement. C’est important bien sûr mais quand il n’y aura plus de paysans, tu pourras mettre les normes que tu veux ».

A passage, le jeune éleveur formule une suggestion aux pouvoirs publics. Dans la mesure où le contrôle Pac en système pastoral est quasi systématisé, plutôt que de le diligenter deux ou trois ans après l’installation, pourquoi ne pas dépêcher le contrôleur l’année de la première déclaration, histoire de transformer la défiance ambiante en pédagogie bonifiante ? Arnaud Brémond a été contrôlé l’année suivant son installation. « Tout s’est bien passé même s’il a fallu expliquer pourquoi il n’y avait pas d’herbe en janvier ».

Une ligne de crête entre passion et raison

Outre la valorisation en sortie, la faiblesse des charges en amont est l’autre clé du système : très peu de terres en propriété, un très faible endettement, des animaux à l’extérieur quasiment toute l’année, peu de matériel. C’est cela aussi le pastoralisme. Le parcours de formation a aussi invité le JA à la prudence, en côtoyant, notamment lors de son Bac Pro, des fils et filles d’agriculteurs confrontés aux pires difficultés, confinant parfois à l’extrémité. Le JA se nourrit aussi de ses expériences pré-installation, ici fonctionnaire territorial, là manœuvre dans le bâtiment. « Dans le Var, tu gagnes davantage en tant qu’ouvrier du bâtiment qu’avec un bac + 2 dans l’agriculture », déclare-t-il.

Après le bac, Arnaud Brémond a en effet décroché un BTS. Il a choisi l’option « pastoralisme » plutôt que l’option « sortie du métier ». Cependant, surplombant les gorges du Verdon, du haut de ses 33 ans, lui et son épouse Manon évoluent quotidiennement sur une ligne de crête entre passion et raison.

Tous les articles de la série :

Pastoralisme (1/5) : pour ne pas rayer de la carte 10 millions d’hectares

Pastoralisme (2/5) : « Si on regarde par-dessus, on ne voit que des arbres. Et pourtant... »

Pastoralisme (3/5) : « Un BTS pastoralisme, option sortie du métier »

Pastoralisme (4/5) : l’estive, une science à part entière

Pastoralisme (5/5) : de la Haute valeur naturelle à la haute valeur sociétale