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Jeudi 01/10/2026

Récolte 2026 : les revenus des grandes cultures passent dans le rouge

Publié par Pleinchamp

Sécheresse, rendements en baisse et charges toujours élevées : la récolte 2026 fragilise encore la rentabilité des grandes cultures. Selon les estimations de Piloter sa Ferme, le chiffre d’affaires des exploitations ne couvrirait que 95 % de leurs charges, avec un déficit moyen de 75 €/ha. Et malgré des rendements supposés normaux, l’équation économique resterait déficitaire en 2027.

La récolte 2026 ne suffira pas à redresser les comptes des exploitations de grandes cultures. Après plusieurs années d’inflation des coûts de production, la sécheresse et les fortes chaleurs de l’été ont aggravé une situation déjà tendue. « La Ferme France a un genou à terre de par l'inflation de nos coûts de production. C'est l'inflation qui a mis le premier genou à terre et c'est les aléas climatiques de cet été qui a mis le deuxième genou à terre de la Ferme France », résume Sylvain Jessionesse, agriculteur et cofondateur de Piloter sa Ferme.
D’après les estimations de la plateforme, le chiffre d’affaires des exploitations de grandes cultures ne couvrirait en moyenne que 95 % de leurs charges en 2026. Le déficit atteint
75 €/ha, une fois intégrés les frais de production, la rémunération du travail de l’agriculteur et les annuités. Un manque à gagner qui ne se résume pas à une mauvaise année climatique : il s’inscrit dans une dégradation plus profonde de la rentabilité.

©PiloterSaFerme
Synthèse de la moisson 2026 sur le tableau de bord Piloter Sa Ferme (modèle Ferme France modélisé sur une base de 100 ha). Note : bien que la superficie moyenne de la Ferme France atteigne 160 ha, l'assolement est étalonné sur 100 ha pour permettre à chaque exploitant de calculer facilement son équivalent selon sa surface (80 ha, 200 ha, 350 ha...)

Une récolte 2026 lourdement pénalisée par la sécheresse

Les cultures de printemps et d’été ont payé le prix fort des épisodes caniculaires. Dans son estimation de septembre, Agreste prévoit une production française de maïs grain, semences comprises, de 8,1 millions de tonnes (Mt), soit une baisse de 42 % sur un an. Les surfaces finalement récoltées reculent de 26 % et le rendement moyen de 21 %, à 68,2 q/ha. Il s’agirait du plus faible niveau de production depuis 1980.
Le tournesol n’est pas épargné, avec une récolte attendue à 1,3 Mt et un rendement inférieur à 17 q/ha. Les pommes de terre de conservation devraient également enregistrer un net repli après le niveau record de 2025. Leur production est estimée à 6,2 Mt, en baisse de 25 % sur un an, sous l’effet conjugué d’une diminution des surfaces et des rendements.
La hausse des cours observée pendant l’été a amorti une partie du choc. Le prix du blé a progressé d’environ 30 €/t sur Euronext. Mais ce rebond reste insuffisant pour compenser les pertes de volumes. « La remontée des prix qu'on a eue cet été était insuffisante pour compenser la perte de rendement qu'on a eue et la hausse des charges », souligne Sylvain Jessionesse. Avec des dépenses à couvrir qui ne diminuent pas au même rythme que les récoltes, les exploitations voient leur équilibre économique se dégrader.

Les zones intermédiaires particulièrement exposées

Toutes les régions ne sont pas logées à la même enseigne. Les zones intermédiaires, où les systèmes reposent largement sur les céréales et les oléoprotéagineux, sont parmi les plus fragilisées. En l’absence de cultures industrielles comme la betterave ou la pomme de terre, la baisse des rendements pèse directement sur le chiffre d’affaires.
Selon les estimations de Piloter sa Ferme, le déficit moyen y atteindrait environ 150 €/ha, avec des situations pouvant grimper à 300, voire plus de 400 €/ha dans les exploitations les plus touchées. Ces écarts traduisent la diversité des situations, mais aussi la difficulté à absorber plusieurs campagnes de charges élevées lorsque les résultats au champ sont décevants. Dans le Bassin parisien et les Hauts-de-France, les cultures d’été ont parfois mieux résisté. Mais l’équilibre économique de nombreuses exploitations reste suspendu aux résultats de la betterave sucrière. Or, les perspectives de récolte sont elles aussi dégradées.

Betteraves : une récolte au plus bas depuis plus de 46 ans

La production française de betteraves industrielles est estimée à 25,4 Mt en 2026, en baisse de 29 % sur un an. Le recul s’explique à la fois par une diminution des surfaces de 6 % et par une chute du rendement de 24 %, à 68,2 t/ha. Selon Agreste, la récolte pourrait atteindre son niveau le plus bas depuis au moins 1980.

Voir aussi : sècheresse et betterave sucrière, quand ce n'est même plus la peine de récolter

Pour les exploitations du nord de la France, la betterave représente un élément important de la rotation et du chiffre d’affaires. Une récolte en retrait réduit donc les marges de manœuvre, y compris dans les secteurs où les autres cultures ont relativement mieux résisté. Dans le Bassin parisien et la Beauce, où les rendements des céréales d’été ont été proches des moyennes ou légèrement en dessous, la betterave pourrait ainsi faire basculer les comptes dans le rouge. Dans certaines parcelles, les betteraves ne seront même pas arrachées.

Des charges qui continuent de progresser

La difficulté ne tient pas seulement aux rendements de 2026. Depuis plusieurs années, les coûts de production ont fortement augmenté. Selon les calculs de Piloter sa Ferme, l’inflation totale appliquée au blé entre 2021 et 2027 atteindrait 37 %. Les charges liées à la mécanisation progresseraient de 45 % et celles des approvisionnements de 43 %.
Sur la période 2021-2026, la hausse des charges appliquées au blé est estimée à 28 %. La différence avec la projection à 2027 souligne que la pression ne s’interrompt pas avec la fin de la campagne actuelle. Les exploitants doivent déjà préparer les prochains semis et engager des dépenses, alors même que les comptes de 2026 ne sont pas encore consolidés. La hausse du seuil d’équilibre du blé illustre cette évolution. D’après les données communiquées par Sylvain Jessionesse, il serait passé de 168 €/t en 2021 à 230 €/t en 2027, sur la base d’un rendement de 7,1 t/ha. Le besoin de chiffre d’affaires correspondant atteindrait 1 633 €/ha. Autrement dit, il faut désormais un prix de vente bien plus élevé pour couvrir les charges et rémunérer le travail de l’agriculteur.

2027 : un déficit qui ne dépend pas seulement du climat

L’année 2027 s’annonce donc difficile, même dans l’hypothèse de rendements normaux. Selon les projections de Piloter sa Ferme, le déficit moyen pourrait atteindre 85 €/ha. Cette estimation montre que le retour à des conditions climatiques plus favorables ne suffirait pas, à lui seul, à rétablir l’équilibre économique.
Les semis de colza donnent déjà un aperçu des difficultés à venir. Dans certaines parcelles, les graines ont levé avant de dépérir faute d’eau ; ailleurs, elles ne sont pas encore sorties. La sécheresse compromet ainsi les premières étapes de la campagne suivante, alors que les exploitations doivent déjà composer avec des coûts d’implantation et des prix de vente qui ne garantissent pas la couverture des charges.

"la récolte 2026 est l'arbre qui masque la forêt"
©PiloterSaFerme
Évolution du seuil de commercialisation du blé (2021-2027) : après une hausse des charges de +28 % entre 2021 et 2026, la campagne 2027 exige un besoin de chiffre d'affaires (BCA) de 1 633 €/ha, fixant le seuil d'équilibre à 230 €/t (pour un objectif de 7,1 t/ha). (Source : Piloter Sa Ferme)

Pour Sylvain Jessionesse, la récolte 2026 est « l'arbre qui masque la forêt ». Le choc climatique est immédiat et visible, mais il révèle un problème structurel : la hausse des coûts a durablement relevé le niveau de production nécessaire pour atteindre l’équilibre. « Le manque de rentabilité de la moisson en 2026, c'est lié à un problème conjoncturel, l'effet rendement, et un problème structurel, que nos exploitations ne sont pas compétitives, qu'on a des coûts de production trop élevés. »

Reprendre la maîtrise des coûts, du champ à l’exploitation

Face à cette situation, le premier levier se situe à l’échelle de l’exploitation. Il s’agit de connaître précisément le coût de revient de chaque culture, de distinguer les dépenses indispensables des investissements et d’identifier les marges de manœuvre sur la mécanisation, les approvisionnements ou l’organisation du travail.
Cette analyse doit aussi éclairer les choix de production. Selon les cultures, les rendements attendus, les débouchés et les possibilités de sécurisation des prix, les arbitrages ne sont pas les mêmes. L’objectif est de prendre les décisions à partir de la réalité économique de chaque atelier, plutôt que de raisonner uniquement à partir des rendements ou des prix de marché. Mais l’effort ne peut pas reposer uniquement sur les agriculteurs. Pour le cofondateur de Piloter sa Ferme, la compétitivité des exploitations dépend aussi de l’environnement économique et réglementaire dans lequel elles évoluent. « Il y a un aspect microéconomique, c'est que l'agriculteur se pose pour connaître ses chiffres et qu'il puisse voir quelles sont les marges de manœuvre qu'il a sur son exploitation. Il y a un aspect macroéconomique, c'est comment l'Europe et la France recréent les conditions pour que l'agriculture française soit compétitive. »