- Accueil
- La vraie campagne de 2027 sera celle du fourrage, ou les éleveurs finiront sur la paille
Vendredi 16/10/2026
La vraie campagne de 2027 sera celle du fourrage, ou les éleveurs finiront sur la paille
[Edito] Des stocks d’hiver déjà entamés, du fourrage acheté au prix fort, une prochaine récolte incertaine… Avec une pousse de l’herbe à un niveau inédit, pire encore qu’en 2003, la sécheresse de 2026 pèsera sur les élevages bien au-delà de l’hiver. Et pourrait, à terme, rogner les cheptels comme les volumes produits.
Treize mois, parfois quatorze. C’est la durée que certains élevages vont devoir tenir avec des stocks calculés pour douze. Dès la fin août, les conseillers tiraient la sonnette d’alarme : en Meurthe-et-Moselle, un tiers des réserves prévues pour l’hiver avait déjà été distribué. Dans le Puy-de-Dôme, les rendements de maïs ensilage étaient annoncés en baisse de moitié. Ailleurs, le pâturage d’automne s’annonçait compromis.
Les chiffres publiés le 7 octobre par Agreste ont confirmé l’ampleur de la crise : au 30 septembre, la pousse cumulée de l’herbe dans les prairies permanentes accusait un déficit de 42 % par rapport à la moyenne 1989-2018. Un niveau inédit, plus dégradé encore qu’en 2003. Le déficit dépassait 25 % dans presque tout le pays et atteignait localement plus de 60 %. Depuis la canicule de fin juin, la pousse est quasiment à l’arrêt. La sécheresse se prolonge dans les stocks, les factures, et dans les arbitrages que les éleveurs devront faire pour nourrir leurs animaux jusqu’aux prochaines récoltes.
Le fourrage manquant se paie au prix fort
Les éleveurs sont donc contraints d'acheter ce qu'ils produisent d'habitude eux-mêmes. Or les besoins sont massifs, les disponibilités limitées, et la concurrence s’intensifie. Fin août, les conseillers voyaient déjà des acheteurs belges et suisses venir s’approvisionner en France, contribuant à tendre le marché. Le préjudice potentiel donne le vertige. Le 2 septembre, les organisations de l’élevage des ruminants (FNB, FNPL, FNO et FNEC) ont estimé à 5,4 milliards d’euros le coût du déficit fourrager. Un coût théorique, qui ne tient même pas compte des effets sur la reproduction ni sur les volumes de lait et de viande. Et la crise fourragère survient dans un contexte économique déjà tendu. Côté grandes cultures, Sylvain Jessionesse, agriculteur et cofondateur de Piloter sa Ferme, a présenté début octobre des projections peu rassurantes. D’après lui, le chiffre d’affaires des exploitations ne couvrirait que 95 % des charges en 2026, soit un déficit moyen de 75 euros par hectare. Même avec des rendements normaux, 2027 resterait dans le rouge. Dans les exploitations qui associent cultures et élevage, les revenus des premières risquent de ne pas absorber le surcoût du fourrage.
Des aides pour tenir, pas pour reconstituer les stocks
Le gouvernement a d’abord dégagé plus d’un milliard d’euros avec le plan d’urgence CASI, annoncé par le ministère de l’Agriculture le 4 septembre. Un premier étage, pas davantage. « Le plan d’urgence Casi n’était pas pour solde de tout compte », a reconnu Annie Genevard le 8 octobre, au Sommet de l’élevage. La ministre de l’Agriculture y a complété le dispositif avec des prêts de trésorerie à taux zéro, pour un encours pouvant atteindre deux milliards d’euros. L’État prendra en charge les intérêts, afin de permettre aux agriculteurs de financer notamment leurs achats de fourrages et d’intrants. Les premiers prêts pourront être décaissés dès 2026. Ceux de 2027 passeront par un amendement au budget.
>> Voir aussi : des quasi-pluies, un quasi-plan CASI 2 et un quasi-espoir
Une bouffée d’oxygène pour les trésoreries, mais pas une réponse à la pénurie elle-même. Encore faut-il trouver du fourrage à acheter, et à un prix supportable. Et un prêt, même sans intérêts, reste une somme à rembourser. Pour les exploitations qui abordent l’hiver avec des stocks amputés et des charges élevées, le soutien financier ne suffira pas à effacer les pertes.
Le satellite ne voit pas la même sécheresse que les éleveurs
À la difficulté économique s’ajoute la contestation du dispositif d’indemnisation des pertes de prairies. Son indice de pousse de l’herbe, calculé à partir de données satellitaires, est jugé peu représentatif de la situation de nombreuses exploitations par les organisations de producteurs. Yohann Barbe, président de la Fédération nationale des producteurs de lait, l’a résumé le 6 octobre dernier au Sommet de l'élevage : « On est tous impactés, a minima, autour des 50, voire 60 % de pertes de production fourragère. Nous ne voulons pas forcément remettre en cause le système indiciel, mais il faut nous prouver qu'il fonctionne. » Avant de poursuivre : « L’an dernier, la ministre l’avait fait sur la DNC, pour indemniser les éleveurs. Il nous faut la même chose pour indemniser les pertes de fourrage ».
Face à ces critiques, la ministre a annoncé la publication mi-octobre d’une carte de l’indice prairies arrêtée à fin septembre, commune par commune. Les préfets sont appelés à réunir des commissions départementales d’expertise courant octobre, puis de nouveau fin novembre, une fois les données définitives publiées. Le ministère croisera aussi les données des fermes de référence avec celles du satellite. Pas question, en revanche, de remettre en cause le principe de l’assurance. « Il faut impérativement que les agriculteurs français s’assurent », a insisté Annie Genevard. Or une estimation contestée peut peser directement sur le montant des indemnisations, alors qu’ils doivent déjà avancer les frais pour nourrir leurs animaux.
Faire la jonction avec 2027
Reste à passer l’hiver, puis à reconstituer les réserves. Le retour des pluies pourra relancer la pousse, sans forcément combler le déficit accumulé. Les semis fourragers, les rendements des prochaines récoltes et la disponibilité des aliments achetés détermineront la capacité des élevages à retrouver des stocks suffisants. D’ici là, les arbitrages risquent de se durcir. Il faudra adapter les rations, acheter des coproduits, réformer plus tôt certains animaux, voire réduire les effectifs. La facture ne s’arrête pas à l’alimentation. Une ration moins favorable ou un état corporel dégradé peuvent aussi affecter la reproduction et les volumes produits. Par exemple la filière porcine en donne déjà un aperçu, alors même que son cheptel ne se nourrit pas de fourrages ! Sous l'effet de la canicule, elle a enregistré une surmortalité de 0,8 % à l’échelle française. Moins de truies se traduit par moins de porcelets, donc moins de porcs disponibles dans les prochains mois. On n'ose imaginer les catastrophes à venir pour les filières bovines, caprines et ovines, qui cumulent la chaleur et le manque d’herbe, l’addition pourrait être plus lourde encore. La canicule et le manque de fourrage laisseront durablement des traces bien après le retour des pluies.
Faut-il faire constituer des stocks de précaution ?
À Cournon, Fabien Roussel, candidat du Parti communiste français à la présidentielle de 2027, a même proposé de mobiliser l’armée pour acheminer du foin et de constituer des stocks de fourrage en prévision des prochaines canicules. Une proposition spectaculaire pour une urgence peu mise en avant. Encore faut-il que les fourrages soient disponibles et qu’ils puissent arriver jusqu’aux élevages qui en manquent... et à quel prix ?
L’idée n’est pourtant pas si farfelue. L’État sait déjà mobiliser des réserves quand l’enjeu le justifie. Le gouvernement vient de décider la libération de 10 millions de barils de gazole issus des stocks stratégiques, avec l’objectif de réduire les factures de carburant. Du carburant en réserve pour les tracteurs, oui. Du fourrage pour les troupeaux, non.
Après l’été le plus chaud enregistré en France depuis 1900, la question d’une réserve fourragère nationale pourrait bien s’inviter dans la campagne présidentielle.