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Vendredi 20/02/2026
Soutenir les filières agricoles du Sud à l’export : les producteurs français seront-ils en concurrence ?
Le Comité de Liaison Entreprenariat-Agriculture-Développement (COLEAD), organisme d’appui aux filières agricoles des pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP), accompagne ces pays pour exporter vers l’Europe. Faut-il y voir une menace pour l’agriculture française ? Bien au contraire.
Présent à la conférence Farm*, COLEAD est un organisme dont le rôle est de fluidifier les échanges agricoles entre l’Union européenne et les pays ACP. Créé dans les années 1990 à l’initiative des filières, il n’est pas un outil imposé par Bruxelles. « À l’origine, c’est un regroupement issu du secteur privé », rappelle Édouard Lehmann, responsable recherche et innovation au sein de COLEAD. Importateurs européens et exportateurs ACP se sont organisés pour monter en compétence, comprendre les règles européennes et s’y conformer. Cette structuration initiale explique encore aujourd’hui la vocation de COLEAD : sécuriser les échanges plutôt que créer de la concurrence.
Mais pour les agriculteurs français, la question est directe : ces importations vont-elles peser sur leur marché ? Mettre les filières ACP en conformité avec les normes européennes ne vise pourtant pas à opposer les productions. Les produits accompagnés par COLEAD sont, pour la plupart, peu ou pas cultivés en métropole. « Les ananas ne concurrencent pas les pommes françaises. » L’enjeu est ailleurs : éviter des déséquilibres de marché. Pour les producteurs français, il s’agit moins de faire face à une pression supplémentaire que de garantir des échanges stables, dont dépend aussi leur activité. Certaines filières en tirent même un bénéfice indirect. Les pays ACP importent de plus en plus de produits agricoles européens — pommes de terre, semences, produits transformés. Des filières tropicales structurées restent ainsi des débouchés pour l’agriculture européenne.
Anticiper les réglementations pour éviter les ruptures de marché
Pour les producteurs ACP, l’accès au marché européen est une opportunité… mais aussi un parcours d’obstacles réglementaires. L’un des rôles stratégiques de COLEAD est d’anticiper les évolutions réglementaires européennes. « Notre objectif est d’informer les producteurs avant que les lois changent », insiste Édouard Lehmann. L’association suit les projets de textes, les consultations et les périodes de commentaires afin d’alerter les filières en amont. Cette anticipation est cruciale. Pour les marchés européens, et donc pour les producteurs français, ces mécanismes sont loin d’être neutres. Si une cargaison non conforme arrive en Europe, les conséquences sont immédiates : destruction, amende, pertes économiques et atteinte à la réputation du pays exportateur. « Une seule mouche des fruits dans une cargaison de mangues, et tout est détruit », rappelle-t-il. Le Mali en a fait les frais : après trop d'irrégularités, l’Union européenne a interdit l’importation de mangues maliennes. En informant tôt, COLEAD permet aux filières de s’adapter progressivement, d’éviter les sanctions et de maintenir la continuité des exportations. Dans certains cas, un produit peut être rétrogradé. « Si un produit est certifié bio mais qu’un élément du cahier des charges manque, il peut être revendu sur le marché conventionnel. Mais les coûts engagés pour produire en bio ne sont pas valorisés. Pour les produits périssables comme les fruits et légumes, les pertes sont rapides », explique-t-il. Si le défaut est détecté avant l’export, le produit peut être réinjecté sur le marché local. Sinon, il est bloqué.
Un maillage international qui permet d’agir au plus près des filières
L’un des points forts de COLEAD est son réseau. Depuis cinquante ans, l’organisation a constitué un véritable écosystème d’expertise : consultants locaux, centres de recherche et formateurs dans les pays où elle intervient. Son dispositif opérationnel permet une diffusion rapide et à grande échelle des bonnes pratiques. « Nous travaillons principalement avec les exportateurs, car ce sont eux qui centralisent les productions des petits producteurs », explique Édouard Lehmann. L’exportateur, tenu de respecter les cahiers des charges européens, répercute ensuite ces exigences sur ses fournisseurs. Ce fonctionnement évite que des milliers de petits producteurs soient livrés à eux-mêmes face à des normes complexes. Pour l’Europe, cela garantit des produits contrôlés et traçables, et limite les risques sanitaires et de blocage aux frontières. Pour le marché français, cela signifie aussi des importations plus fiables, régulières et moins de perturbations brutales. Ce maillage limite le risque de voir des filières entières se retrouver en difficulté, avec des conséquences directes sur les flux d’importation.
La jungle des standards : un défi mondial qui touche aussi l’Europe
Édouard Lehmann souligne l’un des points les plus bloquants pour le commerce mondial : la multiplication des standards privés. « Cette prolifération rend illisible les attentes de qualité du produit.» Entre le référentiel de bonnes pratiques agricoles le GLOBALG.A.P, les labels privés des distributeurs et les cahiers des charges nationaux, les producteurs font face à des exigences parfois redondantes, parfois contradictoires et souvent coûteuses. Cela implique des audits, des inspections, des frais administratifs. « On parle de centaines de milliers d’euros par an pour un producteur.» Cette inflation normative fragilise les PME du Sud… mais elle pèse également sur les producteurs européens confrontés aux mêmes exigences.
Un impact indirect mais réel pour les agriculteurs français
En accompagnant les filières vers la conformité et en anticipant les normes, COLEAD participe à la régulation des échanges agricoles internationaux. Les risques sanitaires sont aussi moins importants. Lorsque des productions tropicales sont sanctionnées ou interdites, les conséquences se répercutent sur l’ensemble de la chaîne : hausse des prix, tensions sur les marchés, risques sanitaires accrus, désorganisation logistique. À l’inverse, lorsque les filières sont accompagnées, informées et conformes, les importations sont régulières et prévisibles. Pour les agriculteurs français, l’enjeu n’est donc pas une concurrence accrue, mais un marché plus lisible et moins soumis aux chocs. « Quand les règles sont claires et que tout le monde peut s’y conformer, tout le monde y gagne », résume Édouard Lehmann.
