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Lundi 17/08/2026
En Meuse, quand la chaleur soude céréaliers et éleveurs, les deux faces d’une même pièce
[Reportage] Le céréalier Emeric Dejaiffe va vendre 8 ha de maïs sur pied à l’éleveur Emmanuel Goujon, qui a récolté une moyenne de 3,5 tonnes de matière sèche à l’hectare, « avec aucun grain ». Chance, l’éleveur était bien assuré, tandis que le céréalier, ex-éleveur laitier, « nostalgique de l’ensileuse », n’a pas fait monter les enchères.
Le 12 août dernier, c’était le jour de l’éclipse solaire. Pour Emmanuel Goujon, éleveur laitier à Saint-Joire (Meuse), ce mercredi 12 août 2026 restera celui de l’éclipse du maïs. « On a récolté 3,5 tonnes de matière sèche à l’hectare, se désole-t-il. On va faire un tiers. Du jamais vu, même en 2003. Et en plus, y a aucun grain ».
En moins d’une journée, avec une ensileuse de 544 ch et la noria de 4 bennes, le chantier était plié. « Le gazole, c’est une folie, une journée comme aujourd’hui, c’est 2500 litres », calcule l’éleveur.
Celui-ci a pu compter sur l’entraide de trois voisins et le coup de main de son frère Mathieu. « L’an passé, on n’a jamais fait des maïs aussi beaux et c’est année, on n’a jamais fait des maïs aussi moches », explique celui qui exerce la profession d’inséminateur. « Derrière un précédent blé, on a semé le 9 avril, biné le 2 juin, reçu 10 mm le 29 juin et depuis, plus rien ».
Dans une parcelle, si l’ETA à la manœuvre ralentit de temps à autre, c’est seulement pour épargner les lapins qui se carapatent devant le cueilleur 8 rangs, et pas pour cause de bourrage. « D’habitude je roule à 6 km/h et là je suis à 10. Et encore, je me limite », déclare Christophe Andrieux, basé à Chermisey (Vosges).
Avant de s’attaquer au maïs, les successions de vagues de chaleur avaient déjà passé les prairies au chalumeau. « Le pâturage, c‘est de la promenade, y rien à bouffer », souligne Mathieu Goujon. Problème : l’EARL de la Clouère produit du lait pour l’AOP Brie de Meaux, dont le cahier des charges oblige, entre autres exigences, à réserver 20 ares de pâturage. « On ne doit pas dépasser 2 tonnes d’aliment par vache et par ans, ça va pas être simple cette année », devise l’éleveur, à la tête d’un troupeau de 65 laitières et de 45 limousines en système naisseur, sur 195 ha de SAU dont 80 ha de prairies.
La part des aliments issus de l’aire géographique de production doit également représenter au moins 85% de la matière sèche de la ration totale du troupeau laitier. C’est là où Emeric Dejaiffe intervient. « On s’est mis d’accord, explique le jeune céréalier installé sur 130 ha dans le village voisin de Tréveray (Meuse). Lui cultive du maïs grain, sur 17 ha cette année. « Je fais du maïs grain pour nettoyer les champs ». Et ses maïs ont eu la chance de recevoir 30 mm en juin, ce qui lui permet, à la différence d’Emmanuel Goujon, d’avoir des « pommes », ce qui n’a pas échappé aux… sangliers.
Depuis quelques années, le céréalier et l’éleveur s’arrangent au gré des bévues de l’un et l’autre. « Une année, la veille de la récolte, j’ai pris un orage et tout le maïs était couché par terre, se rappelle Emeric Dejaiffe. Là, une partie de mon maïs est rentrée et je serai quitte plus tôt ».
Emmanuel Goujon n’a pas été surpris par son misérable ensilage. Il y a peu, l’expert de son assureur était passé pour estimer le préjudice. Car l’éleveur est assuré contre les aléas climatiques. Et pas à moitié. « Tous les ans, je rachète des rendements et la franchise et je m’assure au maximum du prix autorisé ».
Ce qu’il va percevoir lui permettra de financer au moins en partie l’achat de 8 ha à son voisin, qui n’a pas fait monter les enchères, malgré la disette généralisée en fourrage. « Je n’ai pas mis mon maïs sur la place publique, où j’en aurais sans doute tiré plus, notamment avec les méthaniseurs, déclare Emeric Dejaiffe. Avec Emmanuel, on se connait depuis longtemps. Et puis il n’y a pas si longtemps, je faisais du lait, c’est peut-être la nostalgie de voir une ensileuse tourner ».
De son côté, l’ETA, lui-même éleveur laitier, pourrait faire un petit geste. « Ça arrive que je fasse un petit quelque chose, surtout quand c'estdles clients réguliers, et qui en plus rachètent de la came ailleurs, indique Christophe Andrieux. Mais l’année où ils font des maïs terribles, c’est le même prix ».
« On a ressemé des dérobées pour faire de la bouffe pour cet hiver mais ça n’a pas levé, explique Mathieu Goujon. Tu peux semer tout ce que tu veux, si t’as pas d’eau, y pas de vie. Si on ne sème pas, on est sûr de ne rien avoir mais en semant, on réinvestit de l’argent et des fois on n’a pas plus ».
Depuis la fin du mois de juin et la première vague de chaleur, l’éleveur perd quotidiennement entre 10% et 15% de la production de lait, livré à la coopérative Union laitière de la Meuse (ULM). Cette année, il va plutôt s’approcher des 600.000 litres que des 700.000 habituels. « Le laitier me disait que plein de producteurs arrêtent », confie Emmanuel Goujon. De quoi s’inquiéter pour cette « agro-sainte » polyculture-élevage.






