Téléchargez la nouvelle application Pleinchamp !
Lundi 13/04/2026

La ferme France et la compétitivité intra-UE (2/4) : en grandes cultures, la résilience par l’agrandissement

Publié par Pleinchamp

Challengée par l’Allemagne et la Roumanie, la filière céréalière française n’a pas à rougir se ses performances mais la gestion intensive des itinéraux culturaux, forcée par des niveaux de surfaces moindres, la rend plus vulnérable aux aléas, selon un rapport du CGAAER décryptant la compétitivité intra-européenne de la ferme France.

« Les exploitations céréalières françaises sont performantes, à surfaces équivalentes, grâce à une technicité qui leur permet de maximiser le produit par hectare. Des leviers pourraient néanmoins être actionnés pour réduire les frais généraux, trop élevés en raison notamment d’un recours important à la mécanisation, encouragé par la fiscalité française. Le modèle français repose sur des surfaces relativement restreintes, qui impose d’intensifier la production pour rester performant. Cette stratégie qui implique une productivité forte est sensible à tout élément qui impacte les moyens de production (molécules disponibles et coût des intrants notamment) et les prix de vente. Le modèle roumain à l’opposé sera moins sensible aux aléas du marché et aux contraintes environnementales en raison d’une gestion plus extensive rendue possible par de grandes surfaces par exploitation et un faible coût de la main d’œuvre ». Telle est l’analyse figurant dans un rapport du Conseil général de l’agriculture, de l’alimentation et des espaces ruraux (CGAAER) publié en février dernier et titré : « Les exploitations françaises sont-elles compétitives par rapport à leurs concurrentes européennes » ?

Diligenté par le ministère de l’Agriculture, le rapport vise à documenter les « désavantages comparatifs » des exploitations françaises face à leurs homologues européennes de taille comparable, pour trois OTEX que sont les exploitations spécialisées en céréales et oléoprotéagineux, en bovins lait et en volailles de chair, en se focalisant sur 2021, année « classique » en termes de prix de marché et d’aléa climatique, avec une analyse rétrospective (2018–2022) pour contextualiser les tendances. Pour éviter les biais liés aux différences structurelles (fiscalité, endettement, pratiques comptables), l’analyse privilégie l’excédent brut d’exploitation (EBE) par unité de travail annuel non salarié (UTANS) qui a pour effet de neutraliser les effets des amortissements, des remboursements d’emprunts, des provisions et des impôts, variables selon les pays.

La France, l'Allemagne, Pologne et la Roumanie sont les principaux producteurs céréaliers de l'UE. En 2023, la France a récolté 24% du total de l'UE, l’Allemagne 16 %, la Pologne 13 % et la Roumanie 8 %. En moyenne sur les 5 dernières campagnes, l’Allemagne et la Roumanie sont les 2ème et 3ème pays exportateurs de céréales (extra UE) après la France. La Roumanie a même dépassé la France sur la campagne 2024/2025. L’Allemagne et la Roumanie sont des concurrents importants sur le marché intérieur UE et vis-à-vis des pays tiers.

La comparaison a porté sur des exploitations dont la production brute standard (PBS), qui traduit le chiffre d’affaires potentiel de l’exploitation en fonction de sa structure, indépendamment des prix de marché, est compris entre 100k€ et 500k€, avec une subdivision en deux classes (100 k€ à 250 k€ et 250 k€ à 500 k€ pour permettre de comparer des systèmes d’exploitation les plus homogènes possible.

En 2021, les exploitations céréalières françaises ont généré un EBE (Production de l’exploitation + aides- consommations intermédiaires – impôts – salaires - fermages) et un RCAI (Résultat courant avant impôts) supérieur à celui de leurs homologues allemandes, dans les deux classes considérées mais très inférieur à celui des exploitations roumaines.

Comparaison de la performance économique des exploitations à la production brute standard comprise entre 100 k€ et 250 k€ et entre 250 k€ et 500 k€ (Source : CGAAER)
Comparaison de la performance économique des exploitations à la production brute standard comprise entre 100 k€ et 250 k€ et entre 250 k€ et 500 k€ (Source : CGAAER)

En 2021, les exploitations françaises présentent la meilleure productivité (production agricole avec aides / unité de travail annuel totale) dans les deux classes économiques considérées, légèrement supérieure à celle de l’Allemagne. L’efficience (production agricole avec aides / consommations intermédiaires) est bonne (supérieure à 2), légèrement supérieure là encore à celle de l’Allemagne, mais moins élevée que celle de la Pologne et de la Roumanie.

Comparaison de critères technico-économiques pour les exploitations spécialisées en céréales et oléoprotéagineux dont la SAU est comprise entre 250 et 344ha en 2021 (Source : CGAAER)
Comparaison de critères technico-économiques pour les exploitations spécialisées en céréales et oléoprotéagineux dont la SAU est comprise entre 250 et 344ha en 2021 (Source : CGAAER)

Un modèle français plus intensif

À dimension économique équivalente, les exploitations françaises spécialisées en céréales peuvent être aussi productives que leurs homologues allemandes et nettement plus productives que leurs homologues roumaines. Les exploitations françaises ont un excellent rapport charges/produits des cultures, équivalent à celui de la Roumanie. Mais la gestion des deux pays est inversée : extensive en Roumanie, intensive et productive en France, mais les deux stratégies permettent de maximiser l’efficacité économique des intrants, dont l’usage est adapté au rendement attendu. D’où la recommandation du CGAAER : « réinterroger les orientations des politiques agricoles afin de permettre, en céréales, des dynamiques d’agrandissement visant à favoriser l’extensification des systèmes ».

Des charges de mécanisation plus élevées en France

Les frais généraux français et allemands sont deux fois plus élevés qu’en Roumanie et pénalisent la rentabilité des exploitations. Les charges en ETA et en leasing sont particulièrement élevées en France, tandis que les charges d’entretien du matériel sont plus élevées en Allemagne. Les charges d’achat et d’entretien du matériel sont plus élevées en Allemagne qu’en France, et pourraient être motivées par une stratégie de défiscalisation similaire à celle de la France, les achats annuels augmentant les bonnes années.

D’où la seconde recommandation du CGAAER : « mener une comparaison des modalités d’imposition des structures agricoles au sein de l’UE et de leurs conséquences sur les stratégies d’investissement des agriculteurs et le revenu disponible ».

Le recours aux ETA ne dispense pas les exploitations françaises d’investir autant que leurs homologues allemandes dans la première classe (100 k€ et 250 k€-, mais les exploitations de la seconde classe §(250 k€ et 500 k€) ont moins investi. La Roumanie se détache par une valeur du matériel détenu et des investissements particulièrement faibles, probablement en lien avec une préférence pour le matériel d’occasion et/ou un coût du matériel neuf moins élevé.

Le recours accru à une main d’ouvre moins chère en Roumanie

Le coût du travail plus faible en Roumanie permet aux exploitations roumaines de disposer de davantage de main-d’œuvre par hectare de terre, grâce à un recours accru au salariat. La rétrospective de l’EBE/UTANS montre des résultats français et allemands très proches quelle que soit l’année et un net avantage aux exploitations roumaines, notamment en 2022. Mais cet avantage reste lié au fait que le travail est majoritairement réalisé par les salariés en Roumanie, alors qu’en France et en Allemagne les chefs d’exploitations représentent les trois quarts des UTA. Les exploitations roumaines présentent en moyenne un nombre d’UTANS bien inférieur à celui des exploitations françaises et allemandes, ce qui conduit à augmenter leur ratio EBE/UTANS.

Evolution de l’EBE/ITANS et de l’EBE/exploitation pour les exploitations spécialisées en céréales et oléoprotéagineux dont la SAU est comprise entre 250 et 344ha en 2021 (Source : CGAAER)
Evolution de l’EBE/ITANS et de l’EBE/exploitation pour les exploitations spécialisées en céréales et oléoprotéagineux dont la SAU est comprise entre 250 et 344ha en 2021 (Source : CGAAER)

En résumé, à SAU équivalente…

Les résultats français et allemands sont proches par UTANS et par exploitation, ceux de la France étant légèrement meilleurs les bonnes années. Les exploitations roumaines conservent un meilleur EBE/UTANS que les exploitations françaises, car, le travail étant majoritairement réalisé par des salariés, elles ont moins d’UTANS/exploitation. A SAU équivalente, la France a de meilleurs résultats par exploitation que les exploitations roumaines.