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Jeudi 16/04/2026

La ferme France et la compétitivité intra-UE (3/4) : en lait, une moindre productivité par vache et un prix du lait réel moins élevé

Publié par Pleinchamp

La productivité française en litre par vache mais aussi en matière grasse et matière protéique est moindre que celle de leurs homologues polonaises, allemandes et néerlandaises. Le différentiel de prix du lait constitue aussi un manque à gagner. La gestion de l’atelier grandes cultures est perfectible.

« Le modèle laitier français, bridé par des références laitières individuelles, n’a pas suivi le tournant productiviste observé en Allemagne et aux Pays-Bas à la fin des quotas laitiers. Il est donc pénalisé d’une part par une productivité par vache plus faible et d’autre part, par un prix du lait qui n’augmente pas autant que celui de ses concurrents lorsque les cotations beurre/poudre sont élevées. En période de prix hauts, le différentiel de prix observé associé à l’écart de productivité engendre un manque à gagner conséquent pour les exploitations françaises ». Tel est le verdict rendu par le Conseil général de l’agriculture, de l’alimentation et des espaces ruraux (CGAAER) dans un rapport publié en février dernier et titré : « Les exploitations françaises sont-elles compétitives par rapport à leurs concurrentes européennes » ?

Diligenté par le ministère de l’Agriculture, le rapport vise à documenter les « désavantages comparatifs » des exploitations françaises face à leurs homologues européennes de taille comparable, pour trois OTEX que sont les exploitations spécialisées en céréales et oléoprotéagineux, en bovins lait et en volailles de chair, en se focalisant sur 2021, année « classique » en termes de prix de marché et d’aléa climatique, avec une analyse rétrospective (2018–2022) pour contextualiser les tendances. Pour éviter les biais liés aux différences structurelles (fiscalité, endettement, pratiques comptables), l’analyse privilégie l’excédent brut d’exploitation (EBE) par unité de travail annuel non salarié (UTANS) qui a pour effet de neutraliser les effets des amortissements, des remboursements d’emprunts, des provisions et des impôts, variables selon les pays.

La taille des troupeaux n’est pas le sujet

La filière laitière tricolore, confrontée à une forte dégradation de la balance commerciale avec les pays de l’UE, est challengée par l’Allemagne, la Pologne et les Pays-Bas. La comparaison a porté sur des exploitations dont la production brute standard (PBS), qui traduit le chiffre d’affaires potentiel de l’exploitation en fonction de sa structure, indépendamment des prix de marché, est compris entre 100k€ et 500k€, avec une subdivision en deux classes (100 k€ à 250 k€ et 250 k€ à 500 k€ pour permettre de comparer des systèmes d’exploitation les plus homogènes possible. En France, ces classes sont représentatives de 83% des exploitations contre respectivement 44% et 52% en Allemagne et aux Pays-Bas.

Alors qu’en grandes cultures, le même rapport préconisait de « réinterroger les orientations des politiques agricoles afin de permettre des dynamiques d’agrandissement visant à favoriser l’extensification des systèmes », la consigne ne vaut pas en bovins lait. « L’agrandissement n’apparaît pas nécessairement comme un objectif à rechercher car le différentiel de compétitivité observé s’accroît lorsque la dimension de l’exploitation augmente. En effet, la performance économique des exploitations françaises s’améliore dans les dimensions supérieures, mais moins vite que celle de nos concurrentes européennes ».

Comparaison de la performance économique des exploitations à la production brute standard comprise entre 100 k€ et 250 k€ et entre 250 k€ et 500 k€ (Source : CGAAER)
Comparaison de la performance économique des exploitations à la production brute standard comprise entre 100 k€ et 250 k€ et entre 250 k€ et 500 k€ (Source : CGAAER)

En effet, si le positionnement des performances françaises dans la première classe économique (100-250 k€) est correct par rapport à leurs homologues européennes, celui-ci se dégrade dans la classe économique supérieure : l’EBE ne progresse pas suffisamment entre les deux classes pour permettre aux exploitations françaises de rester compétitives.

Une productivité par vache plus faible

Si le nombre de vaches par exploitation n’est pas un facteur limitant de la compétitivité française, cette dernière se trouve en revanche entravée par le rendement laitier (volume de lait produit divisé par le nombre de vaches en production). « Les exploitations laitières françaises produisent moins de lait par vache que leurs homologues et sont pénalisées par une part de vaches productives plus faible au sein du troupeau ».

Comparaison du rendement laitier et du nombre de vaches productives (Source : CGAAER)
Comparaison du rendement laitier et du nombre de vaches productives (Source : CGAAER)

Ainsi, dans la classe 100-250 k€, le rendement laitier s’établit à 7260 l de lait/vache, un chiffre proche de celui de la Pologne, mais bien inférieur à la moyenne allemande (+ 470 l) ou néerlandaise (+830 l). Et entre la classe 100-250k€ et la classe 250-500k€, la productivité par vache progresse de façon plus importante pour l’Allemagne (+11%) et la Pologne (+14%) que pour la France (+9%). Les exploitations françaises détiennent également une part de vaches en production dans le troupeau plus faible que leurs homologues, notamment dans la classe 100-250 k€ où l’écart est davantage marqué. La part des vaches improductives est particulièrement faible aux Pays-Bas, qui externalisent pour partie l’élevage des génisses. « Mais cette question de l’augmentation de la productivité laitière doit être abordée de façon collective, afin de s’assurer de la capacité de l’industrie laitière française à valoriser correctement davantage de lait, avance prudemment le rapport. Celle-ci peut en effet s’avérer risquée en raison des investissements qu’elle pourrait nécessiter (achat de robots de traite notamment), qui fait peser un risque sur les exploitants en cas de baisse du prix du lait ».

Le prix du lait réel moins élevé en France depuis 2021

Le différentiel de prix du lait constitue l’autre déterminant de la moindre performance des exploitations françaises, notamment vis-à-vis de l’Allemagne. « Le lait français est moins riche que le lait allemand, ce qui contribue à amplifier les écarts de prix », lit-on dans le rapport. En 2023, l’Institut de l’élevage et le CNIEL avaient établi que, ramené à composition identique, le lait standard a été payé de la même façon entre français et allemands sur la longue période (1996 à 2022) car le prix du lait français est plus stable (il monte moins haut mais descend moins bas).

Comparaison du prix du lait à teneur réelle pour les exploitations conventionnelles en zone de plaine de la classe 250-500 k€ de PBS (Source : CGAAER)
Comparaison du prix du lait à teneur réelle pour les exploitations conventionnelles en zone de plaine de la classe 250-500 k€ de PBS (Source : CGAAER)

En revanche, en moyenne tous laits confondus (conventionnel, bio et signes de qualité), le lait allemand est historiquement plus riche en matière grasse et en matière protéique et le prix du lait allemand est fortement indexé sur ceux du beurre et de la poudre de lait. Lorsque le prix de ces produits monte, les éleveurs laitiers allemands profitent mieux des opportunités de marché que les éleveurs français, dont le prix du lait est indexé pour partie sur le coût de production, pour partie sur les prix des produits laitiers vendus en GMS, et pour partie sur les cours des ingrédients. « Ainsi, le prix du lait français est moins lié à la volatilité des marchés ; il est plus stable que celui des autres pays, mais ne permet pas aux éleveurs français de bénéficier des mêmes opportunités lorsque les cotations beurre/poudre s’envolent ».

Le CGAAER recommande ainsi d’envisager « une mission de médiation pour travailler sur la rémunération du lait de façon à intégrer une meilleure valorisation de la matière grasse, tout en incitant à l’augmentation de la productivité des vaches laitières ».

Le poids négatif de l’atelier grandes cultures…

Si le rapport délivre un satisfecit quant au niveau de charges spécifiques, « bien maitrisées, en lien avec une bonne autonomie fourragère et un rendement laitier modéré », il pointe « des frais généraux trop élevés, en lien avec les surfaces cultivées ». « Le recours aux ETA et au leasing, en lien avec la présence d’un atelier de cultures, pénalise l’efficience des fermes françaises ». Pour les exploitations spécialisées en élevage, que ce soit en bovin lait ou en poulet, la gestion de l’atelier grandes cultures mériterait d’être améliorée selon le CGAAER. « Il semble que ces ateliers de diversification soient conduits « à la française » avec un but de commercialisation et de maximisation du produit, et gérées de la même façon qu’au sein des exploitations spécialisées en grandes cultures, impliquant des charges et des frais fixes disproportionnés au regard du poids de l’atelier dans le produit brut de l’exploitation. Dans les exploitations d’élevage des autres pays, l’atelier grandes cultures semble géré de façon plus extensive, et a vocation à contribuer principalement à l’alimentation animale, et/ou à générer un produit modeste qui ne nécessite que peu de charges ».

… et positif des aides

Les exploitations laitières françaises perçoivent un total d’aides plus élevé que leurs homologues dans chacune des classes étudiées. Leurs surfaces plus importantes leur permettent de toucher davantage d’aides découplées, et elles bénéficient pour une partie d’entre elles de l’ICHN, même en zone de plaine (grâce au critère socio-économique). L’Allemagne et les Pays-Bas sont désavantagés par l’absence d’aides animales dont disposent les autres pays concurrents, particulièrement élevées en Pologne. Les Pays-Bas sont également pénalisés par un faible montant d’aides découplées, en raison de surfaces peu importantes par exploitation.