Les protéagineux, victimes du nouveau règlement bio - Pleinchamp

Les protéagineux, victimes du nouveau règlement bio

Le 1er janvier 2022, certains aliments porcs et volailles devront compter 100% de matières premières bio, contre 95% actuellement. Les protéagineux vont faire les frais du retrait du gluten de maïs et des concentrés protéiques de pommes de terre, au profit du soja bio importé, au moins pendant quelque temps. Non sans incidences sur les assolements.

On a coutume de gloser sur le règlement bio et ses dérogations à foison, dans le domaine des semences, des fertilisants issus des effluents d’élevage ou encore de l’alimentation animale. La situation conforte le sentiment d’imposture des esprits les plus critiques, déjà passablement irrités par l’abus de langage du « sans pesticides ». Les partisans de l’AB invoquent de leur côté l’effet d’amorçage, qu’illustre à merveille le cas des semences (sans cultures bio, pas de semences bio), préalable à la montée en charge des filières et confinant, au fil des ans, à l’autosuffisance et à l’autonomie.

Dans le domaine des semences par exemple, la France mettra fin au système dérogatoire en 2025 pour l’ensemble des espèces, avec dix ans d’avance sur le calendrier européen. En matière fertilisation, la bio se prive depuis le 1er janvier des effluents issus d’élevages industriels, non sans prendre les risques d’hypothéquer la fertilité des sols, voire la compétitivité de la filière grandes cultures.  

Dans le domaine de l’alimentation animale, la bio va aussi larguer les amarres avec le conventionnel. Le 1er janvier 2022, les aliments destinés aux porcs et aux volailles devront être composés à 100% de matières premières bio, contre 95% actuellement. Des dérogations (ouf !) devraient néanmoins perdurer jusqu’au 1er janvier 2026 pour les jeunes animaux. à savoir les porcs de moins de 35 kg et les volailles n’ayant pas atteint la maturité sexuelle, excluant les poulets de chair mais pas les poules pondeuses. Les arbitrages finaux restent cependant à entériner.

Les 5% qui excluent les protéagineux

En quoi le passage de 95% à 100% est-il de nature à changer la donne ? « L’essentiel se joue au niveau de la lysine et de la méthionine, répond Antoine Roinsard, chef de projet porc et volailles à l’Itab. Aujourd’hui, ces deux acides aminés sont en partie apportés par le gluten de maïs et le concentré protéique de pomme de terre, deux ingrédients conventionnels et non disponibles en bio. Ces deux matières premières sont très concentrées en acides aminés et permettent de satisfaire les besoins moyennant des taux d’incorporation très faibles, laissant ainsi la place dans le reste de la formulation à des protéagineux, pauvres en acides aminés ».

"Le retrait des protéagineux remettrait en cause la construction des rotations en bio"

Pour compenser le manque d’acides aminés, le tourteau de soja, riche en lysine et en méthionine, et dans une moindre mesure de tourteau de tournesol, mieux loti en méthionine qu’en lysine, vont voir leur part s’accroitre dans les formulations, au détriment des protéagineux, et davantage en volaille qu’en porc où les protéagineux pourraient se voir ménager des taux d’incorporation de l’ordre de 20% à 30%, notamment pour les truies en gestation et les porcs à l’engrais.

Problème : 54% des protéagineux collectés en France sont valorisés en aliment pour poule pondeuse, un taux qui monte à 76% si on inclut toutes les volailles, tandis que l’aliment pour porc absorbe 11% de la collecte. « La future réglementation pourrait engendrer une baisse importante des surfaces de protéagineux, déclare Cécile Le Gall, chargée d’étude environnement et agriculture biologique à Terres Inovia. Dans les exploitations céréalières sans autoconsommation, la baisse des engagements en collecte pourrait remettre en cause l’équilibre des assolements. Aujourd’hui, les protéagineux, qui constituent une alternative aux céréales d’hiver, sont déjà très fortement représentés. Leur retrait remettrait en cause la construction des rotations ».

Des leviers pour préserver les protéagineux

Avant même l’entrée en application du règlement bio, les protéagineux manifestaient quelques signes de faiblesse, comme l’existence de stocks de fin de campagne pouvant atteindre le tiers de la collecte. Pour déjouer la tendance, Terres Inovia a exploré de nombreux leviers pour améliorer les profils des protéagineux et forcer leur incorporation dans les aliments. La sélection variétale est appelée à la rescousse pour accroître la valeur nutritionnelle des graines. Des marges de manœuvre peut être escomptées en pois, féverole et lupin, dont les différentes variétés affichent des taux de protéines et de méthionine très variables, tout en restant déconnectés de ceux du soja. Il faut aussi compter avec les facteurs anti-nutritionnels du pois ou de la féverole.

"On peut imaginer la mise en place de contrats de solidarité sur l’ensemble des maillons de la filière, intégrant les consommateurs"

Du côté des process, si le toastage flatte la valeur des protéagineux destinés aux bovins, son effet est beaucoup plus limité vis-à-vis des porcs et des volailles. Des process de raffinage très poussés pourraient permettre d’accroître la concentration en protéines, mais à un prix rédhibitoire, tout comme le serait la mise en place d’une filière de gluten de maïs bio ou de coagulats de jus de pressage de luzerne.

Parmi les autres pistes explorées figurent une évolution du cahier des charges des poulets fermiers (associer les protéagineux aux 60% de céréales imposées aujourd’hui), la quête de nouveaux débouchés en aquaculture et en alimentation humaine (agents de texturation), le recours à des souches animales moins productives et moins exigeantes en protéines. « Il y a de nombreux leviers à activer mais pas de solution miracle, indique Cécile Le Gall. On peut imaginer la mise en place de contrats de solidarité sur l’ensemble des maillons de la filière, intégrant les consommateurs, tels que Terrena le pratique au niveau local. Une déclinaison au niveau national pourrait avoir un effet de levier important sur le moyen à long terme ».

Les limites du soja bio made in France

Outre l’adaptation de la filière protéagineux, c’est vers le soja bio que se tournent les regards. A court terme, c’est en effet cette espèce qui va rafler la mise du fait de sa parfaite adéquation entre ses qualités nutritionnelles et les besoins des monogastriques, même si le tourteau de tournesol pourrait aussi tirer son épingle du jeu, davantage que le tourteau de colza en butte à des problèmes de disponibilité.

Depuis 10 ans, les surfaces de soja bio progressent régulièrement, pour atteindre la surface de 37.000 ha en 2019 et une production de 60.000 tonnes. C’est cependant largement insuffisant pour couvrir les besoins, d’autant que l’application du nouveau règlement bio va accroître la demande de 40% à 50%, selon des projections du Céréopa, renforçant les importations en provenance de Chine, d’Inde ou encore d’Afrique de l’Ouest.  

"La sensibilité du soja au stress hydrique limite son développement en sec dans le quart Nord-Ouest"

« En France, le soja bio reste largement inféodé à quelques territoires comme le Gers ou la Drôme et à quelques bassins secondaires, majoritairement conduit en irrigué, déclare Cécile Le Gall. Le changement climatique va offrir à l’espèce des opportunités plus septentrionales, en Bretagne, en Pays de Loire, en Normandie ou encore dans les Hauts-France, avec des sommes de température correspondant aux besoins de l’espèce, moyennant le recours à des variétés 000.  Cependant, en non irrigué, il faudra aussi compter avec le stress hydrique, plus prégnant ces cinq dernières années qu’au cours des vingt dernières, et parfois problématique dans ces régions ». Un travail est en cours pour caractériser la tolérance des variétés précoces au stress hydrique, un des leviers techniques à explorer avec les dates de semis, en guise de stratégie d’échappement.