Téléchargez la nouvelle application Pleinchamp !
Lundi 06/07/2026

Si l'Ukraine intègre l'Union européenne, la filière maïs française sera-t-elle armée face au géant agricole ?

Publié par Pleinchamp

Avec des coûts de production deux fois inférieurs, de très grandes exploitations et un potentiel de croissance encore important, l'agriculture ukrainienne pourrait profondément modifier les équilibres agricoles européens. Dans une étude prospective à horizon 2030, l'AGPM alerte sur les risques d'une intégration sans encadrement et appelle à une réciprocité stricte des règles.

Pour l'association générale des producteurs de maïs (AGPM), l'enjeu n'est pas de se positionner sur intégration politique de l'Ukraine, mais sur les prérequis nécessaires à l'arrivée de son agriculture sur le marché européen. « Cette conférence de presse ne traite pas de l'adhésion de l'Ukraine à l'Union européenne. Cette conférence de presse traite des conditions dans lesquelles la production agricole ukrainienne rejoindrait ou ne rejoindrait pas la production agricole européenne », a insisté l'organisation. Selon l'AGPM, l'Ukraine est déjà une puissance agricole structurée. Treize agroholdings exploiteraient à elles seules deux millions d'hectares. La plus importante, Kernel, représente 530 000 hectares, soit « l'équivalent d'un département français ! ». À titre de comparaison, la France compte environ 150 000 producteurs de maïs pour 1,3 million d'hectares de maïs grain. Au-delà de la taille des exploitations, l'association pointe également des écarts de conditions de production. Selon les données présentées, sur 114 substances utilisées en Ukraine, 47 % ne seraient pas autorisées dans l'Union européenne et 62 % ne le seraient pas en France. Parmi les exemples cités figure l'atrazine, interdite depuis 2003 en France et depuis 2007 dans l'Union européenne.

Voir aussi : l’entrée de l’Ukraine dans l’Union européenne va‑t‑elle raviver la colère des agriculteurs ?

Des coûts de production deux fois inférieurs

Cette différence de modèle se traduit aussi économiquement. D'après l'AGPM, produire une tonne de maïs grain revenait en 2024 à 97 euros en Ukraine, contre 209 euros en moyenne dans l'Union européenne et 261 euros en France. Des écarts liés, selon l'organisation, à plusieurs facteurs : des terres naturellement très productives, des exploitations de grande taille permettant des économies d'échelle, un accès plus large aux intrants et des réglementations sociales jugées moins exigeantes. « Tout ça est lié aux moyens de production, aux règles sociales et aux règles fiscales qui sont moins exigeantes qu'en Europe », estime l'AGPM, qui dénonce une situation de concurrence déloyale pour les producteurs français et européens. L'étude souligne également la trajectoire opposée des deux bassins de production. En vingt-cinq ans, les surfaces ukrainiennes de maïs auraient été multipliées par trois et la production par six, faisant du pays le quatrième exportateur mondial. Sur la même période, l'Union européenne aurait perdu 1,8 million d'hectares de maïs, soit 20 % de ses surfaces.

Une "France du maïs en plus" d'ici 2030 ?

L'AGPM a étudié plusieurs scénarios à horizon 2030, dont celui d'un rapprochement entre l'Ukraine et l'Union européenne. Dans cette hypothèse, elle estime que l'Ukraine pourrait gagner un million d'hectares de maïs grain supplémentaires en cinq ans et produire dix millions de tonnes de plus, soit « l'équivalent de la collecte française en plus (...) Concrètement, vous avez une chose à retenir : c'est une France du maïs en plus rentrant sur le marché ». La production ukrainienne pourrait alors atteindre près de 39 millions de tonnes de maïs en 2030. Mais l'inquiétude porte aussi sur la montée en puissance des débouchés à plus forte valeur ajoutée.

Le poulet, symbole de l'effet domino redouté

Toujours selon l'AGPM, l'Ukraine ne cherche plus seulement à exporter du grain brut. Le pays développe également ses capacités de transformation, notamment dans la volaille. Dans son scénario 2030, l'association anticipe un potentiel de production de poulet multiplié par 2,5 et des exportations multipliées par cinq. L'impact pourrait se répercuter sur les filières françaises. D'après les calculs de l'AGPM, 68 % de la production française de poulet standard pourrait être menacée, ce qui représenterait par ricochet 1,3 million de tonnes de maïs grain, soit environ 10 % de la production française. « On veut vous faire prendre conscience des interactions qu'il y a entre les producteurs de grains et l'ensemble du tissu agroalimentaire en France ». Au total, l'AGPM estime qu'au moins 2,9 millions de tonnes de débouchés de maïs seraient potentiellement concernés, pour une perte de chiffre d'affaires à la production évaluée à 663 millions d'euros.

"Les producteurs de maïs français ne s'en remettraient pas"

"Rien n'est perdu" mais des conditions demandées

L'organisation affirme ne pas remettre en cause le rapprochement politique entre l'Ukraine et l'Union européenne, mais réclame un encadrement du volet agricole. « Nous comprenons bien les considérations politiques en faveur d'un rapprochement de l'Union européenne avec l'Ukraine. Mais nous ne pouvons pas accepter que le secteur agricole pâtisse de ce rapprochement », souligne-t-elle. L'AGPM demande trois garanties : une véritable stratégie agricole européenne pour reconquérir la souveraineté alimentaire, une réciprocité stricte des normes accompagnée de contrôles, ainsi que des mécanismes de protection réellement applicables. Elle réclame des droits de douane déclenchables en cas de déséquilibre du marché et des clauses de sauvegarde opérationnelles pour les filières sensibles, comme le maïs semence. « Les producteurs de maïs français ne s'en remettraient pas. Notre souveraineté pourrait être attaquée et une fois qu'une filière est détricotée, elle ne revient pas sur nos exploitations ». Toutefois, ce scénario n'est toutefois pas une fatalité, estime l'AGPM, à conditions que ces garanties soient intégrées avant toute ouverture complète du marché agricole européen.