- Accueil
- L’entrée de l’Ukraine dans l’Union européenne va‑t‑elle raviver la colère des agriculteurs ?
Vendredi 13/02/2026
L’entrée de l’Ukraine dans l’Union européenne va‑t‑elle raviver la colère des agriculteurs ?
Pendant que le Mercosur focalise l’attention, un autre débat s’impose : le véritable bouleversement pourrait venir de l’Est. Atout pour le marché européen ou nouveau facteur de distorsion pour des producteurs français, déjà sous pression ?
Depuis des mois, le monde agricole scrute les discussions autour de Mercosur. L’accord, officiellement bloqué, revient régulièrement dans le débat politique et cristallise les inquiétudes, notamment sur la filière bovine. Mais alors que les regards restent tournés vers l’Amérique du Sud, un autre dossier prend de l’ampleur : l’ouverture des négociations avec l’Ukraine, dont l’entrée dans l’Union européenne pourrait durablement rebattre les cartes du marché intérieur.
Cette crainte s'inscrit dans un contexte où l’Europe cherche à peser face aux géants mondiaux. Les États-Unis modulent leurs taxes agricoles au gré des tensions commerciales. Le Brésil et l’Argentine renforcent leur présence sur les marchés mondiaux. La Chine multiplie les achats de matières premières agricoles et fait varier les marchés au rythme de ses enquêtes anti-dumping. La Russie, elle, s’impose sur les pays importateurs avec des prix très agressifs. Dans ce paysage mouvant, l’Union tente de sécuriser ses approvisionnements et de consolider son influence. Mais cette stratégie se heurte à une réalité : le marché intérieur européen est déjà marqué par de fortes disparités.
Un acteur agricole d’une ampleur inédite pour l’Union
L’Ukraine n’est pas un fournisseur comme les autres. C’est un continent agricole. Avec 32,7 millions d’hectares de terres arables (source : Parlement européen, 2020), soit près du double de la surface française (18,4 millions selon la FAO), le pays concentre des terres noires parmi les plus fertiles du monde. Certaines exploitations dépassent aisément les 100 000 hectares, quand la moyenne française tourne autour de 70 hectares. Les coûts de production y sont plus faibles, le foncier plus accessible et les capacités d’exportation considérables.
Lorsque l’Union a suspendu les droits de douane en 2022, les flux ukrainiens de blé, maïs, orge et tournesol ont afflué vers les pays frontaliers. Une partie devait transiter vers les ports européens, mais une part significative est restée sur place. En Pologne et en Roumanie, les silos ont été saturés, les prix ont reculé, et les agriculteurs ont bloqué les frontières. La Slovaquie a également pris des mesures pour limiter les importations. Ces tensions ont conduit Bruxelles à renforcer les mécanismes de sauvegarde et à encadrer davantage certains flux agricoles ukrainiens. Mais elles ont surtout montré qu’un afflux massif peut déstabiliser des marchés régionaux déjà fragiles.
Dans ce contexte, l’ouverture des négociations d’adhésion de l’Ukraine devient un sujet hautement sensible. Si elle devenait membre, elle intégrerait le marché unique sans droits de douane ni quotas, comme tout autre État membre.
Une concurrence interne déjà bien installée
L’arrivée de l’Ukraine ne créerait pas la concurrence : elle s’ajouterait à un marché où les écarts existent déjà. La Pologne s’est imposée comme un acteur majeur de la volaille européenne, portée par des filières intégrées et des capacités d’abattage et de découpe très compétitives. Ses coûts de main‑d’œuvre sont deux à trois fois inférieurs aux nôtres. L’Espagne fournit plus de la moitié des volumes importés par la France en fruits et légumes. Là aussi, les saisonniers sont bien moins chers. Les Pays‑Bas, avec leurs serres ultra‑performantes, dominent les légumes sous abri. Ces écarts de structures, de coûts et de capacités d’investissement façonnent déjà le marché intérieur. L’arrivée de l’Ukraine ne renforcerait que cet ensemble déjà contrasté.
Une France qui avance, mais dans un cadre plus contraint
La France n’est pas immobile. Dans le Nord, les usines de transformation de pommes de terre se multiplient, même si leur construction avance bien plus lentement que la production - aujourd’hui excédentaire. Dans le secteur de la volaille ou du porc, les filières se mobilisent pour augmenter leur capacité. Mais elles évoluent dans un environnement où chaque investissement est long, coûteux et très souvent contesté par les riverains. N’oublions pas les multiples autorisations et procédures !
Voir aussi : pénurie d'œufs en France : pourquoi la 1ère productrice européenne se retrouve avec des rayons vides ?
Un élargissement qui peut aussi renforcer l’Europe
L’adhésion de l’Ukraine ne se résume pas à un risque. Elle pourrait aussi renforcer le poids agricole de l’Europe face aux États‑Unis, au Brésil ou à la Chine. Un marché unique élargi disposerait de surfaces, de volumes et d’une capacité d’exportation accrues. L’ensemble formerait un bloc agricole plus puissant, capable de peser davantage dans les négociations internationales et de sécuriser son approvisionnement en céréales. Mais plusieurs questions restent en suspens. Face aux géants extérieurs, que deviennent les fameuses clauses miroirs, encore trop floues et rarement appliquées ? Sur le marché intérieur, jusqu’où l’Europe peut-elle harmoniser des règles déjà très contrastées entre États membres ? Et comment intégrer un acteur de cette taille dans un ensemble où les écarts de coûts, de structures et de modèles sont déjà profonds ? L’élargissement à l’Est renforcerait le poids agricole et politique de l’Europe, tout en bousculant ses équilibres internes. Un arbitrage que l’Union européenne devra trancher.