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Vendredi 15/05/2026
Agritourisme : un impensé de la diversification, perdu en rase campagne, mais plus pour longtemps
Un rapport parlementaire formule plusieurs recommandations pour exploiter pleinement le potentiel de l’agritourisme, à commencer par la création d’un label national. Mais l’essentiel réside dans la structuration de la filière, qui pourrait s’inspirer de celle prévalant en matière d’œnotourisme, ainsi que du modèle italien. Les auteurs du rapport vont déposer une proposition de loi.
Aucune mention dans le Code rural, quasiment pas de chiffres permettant de cerner sa dimension économique, sa contribution à la création de valeur dans le secteur agricole et encore moins son potentiel de développement et enfin et surtout, pas la moindre trace d’organisme, de comité, de consortium, d’assemblée, de centre de ressources ou de plateforme, susceptibles de doter la filière d’une boussole, au bénéfice tant des agriculteurs que des agritouristes.
Telle est la béance que la sénatrice Sylviane Noël (LR) et le député Anthony Brosse (EPR) ont découverte en se penchant sur l’agritourisme, à la demande de François Bayrou, alors Premier ministre. Pas vraiment une surprise car l’ordre de mission faisait précisément étalage de l’impensé qu’est l’agritourisme. Charge aux deux parlementaires de formuler des propositions pour sortir ce bel endormi de la rase campagne institutionnelle et organisationnelle dans laquelle il erre.
Une structuration inspirée de l’« agriturismo » italien …
Dans leur rapport remis le 13 mai aux ministres de l’Agriculture et du Tourisme, les deux missionnés formulent plusieurs recommandations, dont la plus impactante potentiellement réside dans « la nécessité de structurer la filière, morcelée en silos qui ne s’additionnent pas. Ce morcellement crée des freins très concrets pour les agriculteurs et pénalise la filière sur trois plans : la lisibilité, la professionnalisation et la capacité à changer d’échelle », écrivent les parlementaires, qui sont allés chercher leur GPS du côté de l’Italie et de son « agriturismo ».
A l’inverse des trois grandes familles de réseaux français (Gîte de France, Acceuil paysan, et Bienvenue à la ferme), « Agriturismo » n’est pas seulement une marque ou une charte : il s’agit d’une catégorie reconnue par la loi et déclinée par les régions (autorisations, registres, contrôles). Résultat : l’agriculteur n’entre pas uniquement dans un dispositif de promotion, mais dans un cadre public lisible qui sert de langage commun aux collectivités, aux offices de tourisme, aux financeurs et aux administrations. Cette reconnaissance facilite la visibilité (les structures sont « repérables » comme agritourisme dans les politiques touristiques), la coordination territoriale (circuits, routes des vins, programmes ruraux), et, surtout, elle crée une identité nationale forte. « « Agriturismo » est immédiatement compris par le public, y compris international, comme une expérience agricole authentique », indique le rapport.
Les deux élus recommandent ainsi de créer un label national d’agritourisme, fondé sur des critères auditables, comparables et dotés d’une graduation, en s’inspirant du dispositif national de classement « Agriturismo Italia » en 1 à 5 « girasoli » : cinq catégories, un symbole distinct des étoiles, et une logique pensée pour rendre la lecture « comparable » aux autres hébergements tout en restant spécifique.
… et du Conseil supérieur de l’œnotourisme hexagonal
L’autre modèle inspirant, et français cette fois, réside dans le Conseil supérieur de l'œnotourisme (CSO) créé en 2009 à l'initiative conjointe des ministres chargés du tourisme et de l'agriculture et en charge du label Vignobles & Découvertes. Celui-ci distingue des destinations à vocation touristique et viticole proposant une offre de produits multiples et complémentaire. « Il facilite l'organisation du séjour du client, en l'orientant vers des prestations à la qualité garantie » dans sept catégories : événements, caveaux, hébergements, offices de tourisme, restauration, sites patrimoniaux, structures réceptives.
« Cette structuration a permis à l'œnotourisme de devenir un secteur économique majeur pour la France », souligne le rapport. En 2024, la filière a ainsi accueilli 12 millions de touristes. Les retombées économiques sont estimées à 5,4 milliards d'euros de dépense globale , dont 1,8 milliard de dépenses directes dans des activités œnotouristiques et 3,6 milliards dans des dépenses complémentaires telles que l'hébergement, les mobilités ou les activités culturelles.
Selon les rapporteurs, « il pourrait être pertinent d’étendre les prérogatives du Conseil supérieur de l’œnotourisme aux activités d’agritourisme (définition, données, outils, interopérabilité, formation, négociations), et organiser des hubs régionaux chargés de l’ingénierie locale et de l’accompagnement. Les réseaux existants resteraient des « portes d’entrée » utiles, afin qu’ils puissent déployer leurs offres sur une colonne vertébrale commune (données, réservation, observatoire, parcours usager), au lieu de fonctionner en archipel ». Et d’indiquer que lors de leur audition, les représentants du CSO se sont montrés favorables à l'étude d'une extension de l'objet de l’association.
Les 9 sous-recommandations en matière de structuration - développer une communication centralisée des offres - définir l’agritourisme dans le code rural et dans le code du tourisme - créer un guichet unique pour les porteurs de projet - créer une infrastructure numérique interopérable, notamment à des fins de réservations et de paiements des offres agritouristiques labellisées - cartographier les structures de l’agritourisme afin de disposer d’un état des lieux de l’existant - faire de l’accompagnement « sur-mesure » de projets - développer de l’ingénierie d’itinéraires et de séjours - développer des animations et programmations évènementielles - étendre les prérogatives du conseil supérieur de l’œnotourisme (CSO) aux activités d’agritourisme, avec une gouvernance partagée |
Modifier el Code de l’urbanisme
Les rapporteurs recommandent par ailleurs de changer le Code de l’urbanisme, considéré comme une « frein » au développement de l’agritourisme du fait que les équipements relevant de l’agritourisme (hébergements, locaux d’accueil du public, parfois restauration ou activités culturelles) ne sont pas présumés « nécessaires » à l’exploitation au sens du Code actuel. Le rapport recommande de faciliter d’une part la construction neuve en zone A pour héberger et accueillir et d’autre part le changement de destination du bâti, en lien avec les Plans locaux d’urbanisme. Il prône également la création d’une catégorie spécifique « Établissement recevant du public agritourisme », avec des seuils adaptés au contexte rural.
Simplifier la réglementation fiscale
Autre frein identifié la « complexité et l’imprévisibilité » fiscale, engendrée par la cohabitation de différents régimes (bénéfices agricoles, bénéfices industriels et commerciaux), avec des effets de seuils et des obligations (TVA, facturation, tenue comptable) qui peuvent changer dès que l’activité se développe. Les missionnées recommandent de clarifier et sécuriser les règles via une doctrine unique « agritourisme », de créer un guichet fiscal dédié pour les exploitants, de réduire les effets de seuil par un mécanisme de transition, de cibler les incitations fiscales sur l’investissement dans l’accueil (bâti existant) et de mutualiser les « back-offices fiscaux » pour baisser les coûts fixes. Il s’agit en l’occurrence de d’organiser, via une structuration de filière, des offres mutualisées à prix accessible (comptabilité, TVA, facturation, paramétrage caisse, modèles de conditions générales de vente), et former un réseau de conseillers « référents agritourisme » (Chambres, experts-comptables partenaires) pour diffuser des pratiques homogènes.
Mobiliser davantage les fonds européens
La mission recommande également de mobiliser le « panier » de financements européens mobilisables selon la nature du projet (investissement sur l’exploitation, hébergement/accueil, circuits courts, itinérances, formation, promotion, biodiversité, numérique, etc.), l’agritourisme étant à l’interface de plusieurs politiques publiques diversification des revenus agricoles, attractivité des territoires ruraux, transition écologique, valorisation des patrimoines naturels, alimentaires, culturels, montée en compétences).
A propos de montée en compétences, le rapport recommande de créer des modules de formation continue, en priorisant l’hygiène et la sécurité sanitaire des aliments, devant la gestion, la fiscalité et la promotion touristique.
A l’issue de la remise de leur rapport aux ministres Genevard et Papin, Sylviane Noël et Anthony Brosse ont annoncé leur intention de déposer une proposition de loi. Une initiative bienvenue quand on songe aux vertus de l’agritourisme : diversification des revenus, pérennisation des exploitations, amélioration de la qualité de vie, lutte contre l’isolement, sensibilisation du public aux enjeux de l’agriculture, revitalisation des territoires, contribution la transmission et à l’attractivité des campagnes…
