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Vendredi 17/07/2026
Dans les Pyrénées-Orientales, « sans nos vergers, je suis persuadé que tout le village aurait cramé »
[Reportage] A Bouleternère, le jeune installé Maxime Barboteu a perdu beaucoup dans le 2ème plus gros incendie de l’histoire du département. Alors que les assurances ne couvriront qu’une partie du préjudice, l’arboriculteur espère que l’Etat compensera la différence, le préfet affirmant que « l’agriculture est une solution pour éviter les futures catastrophes ».
« Demain, on a de la friche qui remplace les vergers, on a de la friche qui remplace les vignes, on a de la friche qui remplace cette activité agricole, on ne protège plus nos villages et moi je ne sais pas faire ». C’est ce qu’a déclaré Eric Belgioïno, directeur départemental et chef de corps du Service départemental d’incendie et de secours des Pyrénées-Orientales lors d’une réunion d’information organisée le 15 juillet par la Chambre départementale d’agriculture.
Si le sapeur-pompier a loué l’action passive des agriculteurs mais aussi active, via la fourniture d’eau et de denrées alimentaires, Eric Belgioïno et ses hommes ont été unanimement salués par l’assemblée, des « héros » a dit Sophie Bonnery, présidente de la MSA Grand Sud.
Préfet, parlementaires, élus du Département et de la Région, maires, représentants des organisations agricoles, de la MSA, des réseaux bancaires et compagnies d’assurance, tout l’écosystème agricole était présent à Ille-sur-Têt, dont les 5500 habitants avaient été évacués, comme les 7000 de 14 autres villages alentour, au plus fort d’un incendie parti de Trévillach et qui a parcouru 4950ha entre le 4 et le 10 juillet. « Nous sommes là pour vous écouter, vous rassurer, vous guider, et pour vous accompagner dans toutes les démarches administratives », a déclaré en préambule le maire de la commune, Alain Fabresse à l’adresse des agriculteurs.
Moins d’une semaine après la fixation de l’incendie, qui aura mobilisé 4 Canadairs et jusqu’à 800 hommes du feu, dont un contingent de Roumains, l’estimation des impacts relevait encore de la gageure. La présidente de la Chambre d’agriculture Fabienne Bonnet a égrené une longue liste de dommages : « destruction totale ou partielle de cultures, perte de fourrages, blessures et pertes d’animaux, dépôt de cendres et de fumées et de retardant sur les fruits, légumes, raisins et fourrages non commercialisables ». Aux pertes de récoltes s’ajoutent les pertes de fonds : « destruction totale ou partielle de cultures, perte de jeunes plantations ou de vergers, destruction de clôtures, de systèmes d’irrigation, réseaux électriques, serres, dommages sur les bâtiments et matériels agricoles, dommages causés par les passages d’engins, largages d’eau », sans oublier des maisons d’habitation.
Maxime Barboteu a commencé son sinistre inventaire. « 90% de mes parcelles ont été touchées par l’incendie, affirme-t-il, dans des proportions comprises entre 10% et 100%. Une serre, deux tracteurs d’occasion, mon atomiseur ainsi qu’un véhicule ont également brûlé, parmi d’autres matériels ».
Le C15, qui a servi de repli après l’ordre d’évacuation du village a été sauvé. « Au vu de la progression de l’incendie, le plus important, c’était de mettre mes deux filles et mon épouse à l’abri », se remémore l’arboriculteur. « L’exploitation, même si je pensais ne retrouver que des cailloux, je relativisais. Ensuite, en voyant les images à la télé, j’ai eu peur pour ma maison, qui a finalement été épargnée. Une semaine après, j’ai le contre-coup, j’ai le nez dans les comptes, je vois ce qui est perdu et pour plusieurs années ».
L’arboriculteur avait récolté environ les deux tiers de sa production de pêches et d’abricots, déployée sur 35 ha, comptant aussi quelques ha de noyers et d’amandiers. Devant une parcelle d’abricotiers impactée à 30%, mais dont les arbres épargnés ne portent plus de fruits, on se dit que ceux-là ont été livrés à la coopérative. « En fait, cette parcelle n’a pas donné cette année », se désole Maxime qui a reçu très rapidement des appels de sa coopérative Ille Fruits, de sa banque, de son assureur, de la MSA ou encore des JA et de la FDSEA, quoi que non syndiqué.
Banque et MSA ont immédiatement proposé des reports d’échéance de prêt et de cotisation « Je préférerais payer tout ça et continuer », indique le jeune hors-cadre familial qui a beaucoup investi dans la reprise d’exploitation, opérée en 2023, et le rajeunissement du verger, pour « générer des volumes et noyer les charges », avec une débauche folle d’énergie.
Lui est assuré contre les incendies mais le mécanisme de plafonnement de son contrat limitera, dans le meilleur des cas, son indemnisation à 30.000 euros, alors qu’il estime les pertes entre 50.000 et 60.000 euros, pour la seule année 2026, sans compter les pertes de fonds liées aux arbres touchés. Repartiront-ils ? « Moi, je suis jeune agriculteur, j’ai des prêts sur 12 et 15 ans, je ne peux pas attendre trois ans de savoir si l’arbre reprend ou pas ».
Lors de la réunion mercredi soir, une petite dizaine d’agriculteurs a levé la main quand le préfet, Pierre Regnault de la Mothe, s’est enquis de savoir qui n’était pas assuré contre l’incendie, un dommage assurable et donc pas éligible au mécanisme de calamité agricole. « On va regarder avec le ministère de l’Agriculture ce qu’on va mettre en place comme solution exceptionnelle (…) pour intervenir en complément des assurances », a dit le préfet. Avant d’ajouter : « je ne peux pas prendre d’engagements là ce soir, je suis en discussion », tout en affirmant que « l’agriculture est une solution pour éviter les futures catastrophes », laissant augurer la délivrance d’un fonds d’urgence.
S’il était débloqué, il pourrait notamment bénéficier aux unités de conditionnement et de mise marché, dont l’activité a été interrompue sous l’effet des ordres d’évacuation, au cas où les assurances ne suivraient pas. Les représentants Région et du Département ont de leur côté affirmé le soutien à venir de leur collectivité respective, mais sans donner plus de détails à ce stade.
Le massif des Aspres, une « bombe » de 300.000 ha
Selon un premier bilan encore très provisoire de l’incendie, dont l’origine fait l’objet d’une enquête, 180 agriculteurs sur un total de 307 répertoriés dans la zone de l’incendie, ont été affectés. Le décompte fait état de 165 ha de vergers, 11 ha d’oliveraies, 146 ha de vignes, 8,7 ha de maraichage, 98 ha de prairies, 310 ha de surfaces pastorales, 220 ha de friches, 858 ha de forêts et 2444 ha d’espaces naturels.
Le feu n’a fait aucune victime mais son étendue a bien faille décuplé, car les flammes ont léché le massif des Aspres et ses 300.000 ha dont le dépérissement partiel, sous l’effet du changement climatique, constitue une véritable bombe à retardement. « Il faut qu’on s’organise pour que le feu des Aspres de 1976 [7000 ha] ne se reproduise pas », a martelé la patron des pompiers Eric Belgioïno, évoquant un risque pour des « milliers et des milliers d’ha et des villages », susceptible d’entrainer « une rupture capacitaire des Pyrénées-Orientales ».
Des « ceintures de protection »
Si « l’agriculture est une solution », comme l’affirmé le préfet, la déprise à l’œuvre dans le département ne rassurera pas les habitants de ce territoire, aux premières loges du changement climatique. « On avait dans les années 2000 autour de 1000 ha de coupures stratégiques anti-incendie entretenues par le pastoralisme, contre 340 ha aujourd’hui », a déclaré Emmanuel Leroy, chef du service élevage à la Chambre d’agriculture.
Cette dernière, depuis plus de 10 ans, tente de développer des « ceintures de protection » dans les secteurs les plus critiques, reposant sur l’agriculture et le pastoralisme sinon le brulage dirigé hivernal dans les zones sans valorisation possible, en misant sur l’ICHN, les MAE ou encore les PSE. Mais les financements se font attendre. « On milite pour une indemnité compensatoire d’handicap climatique », a déclaré Bruno Vila, 1er vice-président de la Chambre d’agriculture, une ICHC donc, déjà évoquée l’an passé dans le département voisin de l’Aude confronté au méga-feux des Corbières. Celui qui est aussi président de la FDSEA a également dénoncé l’état des rivières, assimilables à « des forêts qui n’arrêtent plus le feu parce que l’on ne peut plus entretenir les abords, entretenir les fossés, faire du feu en hiver pour des questions environnementales ».
Le phénomène de « cabanisation » (habitat léger illégal notamment en zone à risque) a également été dénoncé par des agriculteurs présents dans la salle, ainsi que par Eric Belgioïno. « Notre priorité, c’est de sauver des vies, mais quand on explore des cabanes pour s’assurer que personne ne s’y trouve, c’est autant de moyens détournés de la lutte contre le feu », a déclaré le chef des pompiers.Maxime Barboteu, entend « profiter » de la catastrophe pour restructurer son parcellaire et réaliser de gros ilots, quitte à sacrifier quelques haies intra-parcellaires qui ont fait office de combustible et de mèche à la propagation de l’incendie. Et d’espérer que l’Etat sera au soutien. « Sans nos vergers, je suis persuadé que tout le village aurait cramé ».










