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Mardi 28/07/2026
Le Domaine Lafage à Canet-en-Roussillon, une certaine idée de la régénération du vignoble
[Reportage] Avec 36 variétés de raisin dispersées dans tous les terroirs du Roussillon et plus en 90 cuvées en cave, dont quelques-unes No-Low, le domaine familial, fondé il y a plus de 200 ans, nargue la crise viticole. Dernier défi en date pour le domaine certifié depuis peu en viticulture régénérative (AGW) : régénérer le cru Collioure-Banyuls.
« C’est un record », concède Serge Candelon, responsable œnologie du Domaine Lafage, établi à Canet-en-Roussillon (Pyrénées-Orientales). Depuis 1798, années de naissance du domaine familial, les générations successives n’avaient jamais vendangé aussi tôt, en l’occurrence un 23 juillet. A ce train-là, les dates de vendanges de l’hémisphère Nord ne vont pas tarder à se confondre avec celles de l’hémisphère Sud, non sans complexifier l’organisation du travail.
La vigne est un marqueur patent du changement climatique, même si elle n’en détient pas le monopole, comme le révèle également la précocité de la moisson 2026, sans parler des canicules, sécheresses et incendies hors-normes, autant de phénomènes toujours plus précoces, plus fréquents, plus virulents et plus étendus. « La précocité historique de cette récolte est notamment due à un débourrage survenu avec 15 jours d'avance », poursuit l’œnologue. En cause : un printemps et un été particulièrement chauds mais également une pluviométrie élevée durant l’hiver et la sortie d’hiver, qui a permis au département de sortir de la zone rouge où il était enferré depuis trois ans, confinant à l’aridification et n’épargnant pas la vigne.
Il faut toutefois apporter une nuance au record de précocité de ce « MPG », ce muscat à petits grains, normalement dévolu à la production de l’AOP Muscat de Rivesaltes (avec le muscat d’Alexandrie), titrant 16 degrés d’alcool, et qui se récolte(ra) d’ici à quelques semaines. Le « MPG » récolté les 23 et 24 juillet est destiné à produire « Lafabuleuse », un vin « frisant » (légèrement pétillant) titrant 9% alc./vol., synonyme de fraicheur, une sensation dont les palais (voire les corps tout entiers) se délectent. Il n’empêche qu’en 2025, ces mêmes MPG avaient été récoltés le 31 juillet, soit une semaine plus tard.
Anticipant les méfaits du changement climatique sur la conduite de la vigne et sur la production de raisin, tant en volume qu’en typicité, le Domaine Lafage a enfoui du biochar, un charbon d’origine végétale, dans une partie de son vignoble afin d’améliorer leur capacité de rétention en eau. « Les contrôles réalisés par drone ont permis de mettre en évidence un effet significatif sur la végétation », affirme Serge Candelon. Le recours au biochar s’inscrit dans une stratégie globale de gestion de l’eau et des impacts du climat, incluant des cépages anciens, autochtones et adaptés à la sécheresse (et résistants aux maladies pour partie), des couverts végétaux, des apports organiques (marcs, écopâturage…), sans oublier le recours partiel à l’irrigation, alimentée en partie par les eaux usées de la cave, traitées naturellement par vermifiltration.
Soucieux de « cultiver l’eau », d’enrichir les sols et de préserver la biodiversité (zones non plantées, nichoirs…), le domaine a vu ses efforts récompensés avec l’obtention de la certification Viticulture Régénérative AGW (A Greener World) sur l'ensemble de ses terroirs à partir du millésime 2025, après avoir renoncé à la bio. L’objectif est très clairement d’inscrire le domaine dans son troisième centenaire, en dépit des nombreuses vicissitudes du climat et du marché, et de faire mentir l’adage énoncé récemment par un vigneron bordelais : « on n’arrive plus à produire le vin que l’on ne sait plus vendre ». A la faveur des pluies hivernales et de la stratégie d’optimisation de la ressource, le Domaine Lafage évoque des rendements en hausse de 25% en 2026.
Le Domaine Lafage entend bien le faire mentir et relever ce double méga-défi, alors que les vagues d’arrachage dessinent un vignoble hexagonal en général, et catalan en particulier, en forme de peau de chagrin.
Au plan commercial, « Lafabuleuse » est justement destinée à s’adapter à l’évolution des goûts des consommateurs, sinon des non-consommateurs de vin conventionnel. Auscultant les palais de sa vaste clientèle (le domaine exploite 350 ha riches de 36 variétés disséminées sur tous les terroirs du Roussillon, réalise 90 cuvées et exporte 50% de sa production), le Domaine Lafage s’est également lancé, en 2025, dans la production de vin No-Low, avec une variante à 0% alc./vol. de son rosé emblématique Miraflors.
Le vin désalcoolisé, Serge Candelon connaît bien, pour avoir participé à leur émergence et leur diffusion durant un long bail au Chili. « Le vin No-Low, ce n’est pas un phénomène de mode, explique-t-il. Il permet d’ouvrir d’autres marchés pour peu que l’on fasse de bons produits ». Et de faire le parallèle avec le succès de la bière sans alcool.
Terrasses Vermeille, un nouveau défi
Et pourtant, le Domaine Lafage n’en a pas fini avec les vins titrant un peu d’alcool. Le 24 juillet, au lendemain des premiers coups de sécateur, le Tribunal de grande instance de Perpignan validait son projet reprise du Groupement interproducteurs Collioure Banyuls (GICB), plombée par les dettes et menacée de disparition, symptôme parmi d’autres de la crise viticole qui gangrène le territoire. Il y a quelques semaines, c’est la cave Arnaud de Villeneuve basée à Rivesaltes qui a trouvé son salut avec avec la cave coopérative Cap Leucate et le groupe Val d’Orbieu.
La plus grosse ex-coopérative du cru Collioure-Banyuls, désormais rebaptisée Terrasses Vermeille (en référence aux vignes en terrasse plongeant dans la Côte Vermeille) fédère 500 producteurs sur 500 ha et représente 60% de la production des appellations Collioure et Banyuls, avec environ 10.000 hectolitres et près d'un million de bouteilles commercialisées chaque année. Des vins qui tutoient les 15% alc./vol. pour les Collioure et affichent au minimum 16% alc./vol. pour les Banyuls, vins doux naturels oblige.
Enracinée en Roussillon depuis 7 générations, la famille Lafage ne pouvait pas se résigner à voir rayé de la carte un élément constitutif de l’histoire, du patrimoine et de la culture catalane, son dirigeant Jean-Marc Lafage, évoquant une « responsabilité envers un territoire, ses femmes, ses hommes et son avenir ». Gageons que cette initiative soit elle aussi régénérative.








