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Jeudi 10/09/2026

Après l’été 2026, la Haute-Garonne au risque de la déproduction, de la déprise et de la déprime

Publié par Pleinchamp

Déjà particulièrement fragilisée par les coups de boutoir climatiques de ces dernières années, la Haute-Garonne, et au-delà toute la région Occitanie, est à l’aube d’un moment de bascule aux conséquences insondables pour son écosystème agricole, ses paysages et son identité.

« Dans 30% des exploitations du département, ni les coopératives ni les banques ne veulent financer les avances de cultures ». C’est ce que qu’affirme Joël Tournier sur le stand de la Chambre d’agriculture de Haute-Garonne à Innovagri, ce mercredi 10 septembre à Ondes (Haute-Garonne). Le polyculteur-éleveur de Marignac-Lasclares (Haute-Garonne) est vice-président de la Chambre.

Joël Tournier, vice-président de Chambre d’agriculture de Haute-Garonne : « Ça fait dix ans qu’on est sur la descente, aujourd’hui, on n’a plus aucun amortisseur » © R. Lecocq
Joël Tournier, vice-président de Chambre d’agriculture de Haute-Garonne : « Ça fait dix ans qu’on est sur la descente, aujourd’hui, on n’a plus aucun amortisseur » © R. Lecocq

Excessif le membre des Ultras de l’A64, l’un des hérauts des manifestations de janvier 2024 ? Malheureusement non. « La semaine passée, j’ai vu un agriculteur passer le cover-crop sur les tournesols avant la moisson, les têtes étaient trop petites pour rentabiliser le passage de la moissonneuse-batteuse, il a sauté l’étape ». Ça, c’est Régis Hélias, ingénieur Arvalis en Occitanie qui l’affirme.

Autre témoin, observateur des systèmes agricoles s’il est en est, Frédéric Thomas, agriculteur et fondateur de la revue TCS, présent à Innovagri pour « labourer » encore et toujours sur l’Agriculture de conservation des sols (ACS). « J’étais récemment dans l’est du Lot-et-Garonne. J’ai été stupéfait par le nombre de parcelles, et de fermes, qui ne sont plus entretenues ».

 

Un maïs à Grenade-sur-Garonne (Haute-Garonne) le 10 septembre 2026 © R. Lecocq
Un maïs à Grenade-sur-Garonne (Haute-Garonne) le 10 septembre 2026 © R. Lecocq

Un phénomène de « biologisation » de l’agriculture

L’agriculteur de Sologne évoque un phénomène de « biologisation » de l’agriculture, consistant, chez les agriculteurs en fin de carrière, à convertir tout ou partie de leur SAU en luzerne sinon en bio pour arriver tant que bien que mal à la retraite sans y laisser trop de plumes. Une manière de subventionner la sortie. Un phénomène qui dépasse les frontières de l’Occitanie. Mais dans cette région en particulier, beaucoup d’agriculteurs passent directement à la jachère, sans passer par la case luzerne. Avant de basculer dans la friche.

"Dans certains secteurs de Haute-Garonne, on parle de milliers d’ha en friche "

Comme l’a révélé l’outil d’inventaire et de suivi WaSaBi, 2,5% des terres de la Région Occitanie sont d’ores-et-déjà en friches. « Dans certains cantons comme à Rieumes, à Saint-Lys et la vallée de la Save, des terres légères à faible potentiel, c’est des milliers d’ha qui sont en friche », se désole Joël Tournier, qui se dit lui-même « halluciné » par le phénomène. « Ça fait dix ans qu’on est sur la descente, aujourd’hui, on n’a plus aucun amortisseur. On parle de la luzerne mais certains agriculteurs n’ont même plus les moyens d’acheter la semence et de la semer ». Et puis, à quoi bon produire de la luzerne dans une région où l’élevage laitier est moribond et où la viande est hachée menue par la MHE, la FCO, la DNC, en attendant l’Orthobunyavirus proche du Shamonda ? Et on va passer sous silence la saignée du vignoble.

Descente en charge de méca, montée en compétences

Sans minimiser la déprise à l’œuvre sous nos yeux, Régis Hélias estime que le phénomène n’est pas « massif » mais qui va néanmoins finir par taper à l'oil de nos concitoyens. Et veut voir la lumière dans plusieurs leviers d’actions, au risque de heurter certaines sensibilités. « Plus de 80% des exploitations ont des marges de manœuvre sur les charges de mécanisation », estime-t-il. « Un second levier réside dans la technicité. Les agriculteurs qui réussissent le mieux sont les plus techniques. Mais chacun a l’impression de bien faire ». Frédéric Thomas invite par exemple à se saisir des opportunités offertes par le nouveau contexte climatique, telles que la double culture et le relay cropping.

Régis Hélias, ingénieur à Arvalis, pointe deux leviers : la descente en charge de mécanisation et la montée en technicité © R. Lecocq
Régis Hélias, ingénieur à Arvalis, pointe deux leviers : la descente en charge de mécanisation et la montée en technicité © R. Lecocq

Descente en charge de mécanisation, montée en compétences donc. Régis Hélias ajouter un troisième levier, celui de l’eau. Mais là, c’est la société civile qui se crispe. « Moyennant beaucoup de courage politique, il faut mettre le sujet de l’eau sur la table et sortir des postures idéologiques sur le prétendu accaparement de l’eau par l’agriculture, avec une approche multi-usage et pluriannuelle car on n’est pas à l’abri d’avoir deux années 2026 de suite ».

Frédéric Thomas inviteà se saisir des opportunités offertes par le nouveau contexte climatique, telles que la double culture et le relay cropping © R. Lecocq
Frédéric Thomas inviteà se saisir des opportunités offertes par le nouveau contexte climatique, telles que la double culture et le relay cropping © R. Lecocq

Quant au courage politique, Joël Tournier, qui n’a pas oublié le mètre d’eau ans lequel baignaient certains de ses parcelles en début d’année, l’appelle aussi de ses vœux. « On ne peut pas produire aux normes françaises et vendre au prix mondial. La France a tué son secteur primaire », affirme celui qui fustige au passage l’envolée de l’indice des fermages, dont la dernière livraison affiche +3,23%, « une hausse totalement déconnectée des revenus agricoles. Moi j’ai tout en fermage, j’ai pris +20% en 5 ans ».

"La France a tué son secteur primaire"

Sur la question de l’eau, à supposer qu’elle soit physiquement accessible, encore faut-il qu’elle le soit aussi financièrement. Or l’envolée de son prix remet sérieusement en question l’équation économique de l’opération et sa plus-value jusque-là quasi-automatique. « On est face à un mur », alerte Joël Tournier. « L’hiver sera long », prédit le polyculteur-éleveur, qui s’inquiète aussi pour la santé mentale de ses collègues, en particulier de ceux « qui ne parlent pas ». Reste à savoir s’il parle de l’hiver météorologique ou du long hiver dans lequel le bouillant été 2026 pourrait plonger l’agriculture occitane. Mais pas seulement, avec un prime e grosses engelures pour l’amont et l’aval. « La France a tué son secteur primaire » cingle Joël Tournier.