- Accueil
- En intégralité : le discours de l'État sur la crise des engrais et le plan pour en finir avec la dépendance
Jeudi 09/07/2026
En intégralité : le discours de l'État sur la crise des engrais et le plan pour en finir avec la dépendance
Le 9 juillet 2026, la ministre de l'Agriculture Annie Genevard et le ministre délégué à l'Industrie Sébastien Martin ont tenu une conférence de presse au ministère de l'Agriculture pour présenter le plan d'urgence face à la flambée des prix des engrais. Voici leur discours
Annie Genevard : « Deux urgences nous réunissent : sauver dans l'immédiat les récoltes de demain, en débloquant l'achat d'engrais aujourd'hui, et bâtir pour l'avenir une agriculture souveraine, affranchie de sa dépendance aux engrais. Pour certaines filières — je pense en particulier aux grandes cultures —, cette canicule fait peser une lourde menace sur les récoltes, qui succèdent à trois années dans le rouge, trois campagnes où les agriculteurs ont peiné à se dégager un salaire. À ces épreuves s'ajoute une crise internationale majeure qui bouleverse les flux énergétiques mondiaux. Les tensions autour du détroit d'Ormuz, par lequel transitent 20 % du gaz naturel liquéfié et 30 % des engrais, ont profondément déstabilisé les marchés de l'énergie, alors même que le gaz représente 80 % du coût de fabrication des engrais azotés. Les conséquences ont été immédiates : en quelques semaines, l'urée est passée de 540 € à plus de 800 € la tonne, la solution azotée de 375 € à près de 470 €, et les ammonitrates de 500 € à plus de 560 €.
Voir aussi : Les agriculteurs se préparent déjà aux prochaines canicules. Les réponses du gouvernement s'écrivent encore au fil des crises.
"Achetez dès maintenant"
Ces hausses découragent les agriculteurs d'acheter des engrais à des prix qui hypothèquent la rentabilité de leurs futures récoltes. Or, sans engrais, pas de récoltes ; et sans récoltes, notre souveraineté alimentaire est menacée. Face à cela, le gouvernement a décidé de réagir vite. Parce que la prochaine campagne est en jeu, nous devons aider les agriculteurs à remettre en culture après les récoltes. À ma demande, et avec le soutien de plusieurs États membres, la Commission européenne a entendu nos alertes et accepté de mobiliser la réserve communautaire de crise. Elle a consenti à la plus grosse enveloppe nationale à la France : 107 millions d'euros. Je rappelle que la France est le premier pays céréalier d'Europe. Le gouvernement prend lui aussi ses responsabilités, et je vous annonce que nous compléterons cette enveloppe de crise par des crédits nationaux pour porter le tout à 145 millions d'euros.
Un guichet exceptionnel ouvert dès le 1er août : 50 à 70 euros par tonne
Sur cette base, j'annonce, pour le 1er août, un guichet exceptionnel d'aides à l'achat d'engrais azotés simples. J'ai fait le choix d'un dispositif simple, rapide et ciblé, et j'ai demandé à mon cabinet et à mes services de définir ses modalités de façon pragmatique avec les agriculteurs et leurs fournisseurs d'engrais, sans attendre. C'est chose faite depuis le mercredi 8 juillet 2026, et les documents à fournir ont été réduits à leur minimum, d'un commun accord. Un dispositif simple, car il concernera les engrais azotés simples, les plus utilisés par les agriculteurs français. Rapide, parce que sa gestion sera confiée à FranceAgriMer pour des versements dans les meilleurs délais. Ciblé, parce qu'il soutiendra l'ensemble des exploitations tout en renforçant l'effort pour les plus exposées à la charge des engrais, en raison de leurs productions. Concrètement, deux niveaux d'aide seront mis en place. Une aide de 50 € par tonne sera accordée à toutes les exploitations, et portée à 70 € par tonne pour celles dont les dépenses en engrais dépassent 10 % de leurs charges. Afin de garantir une utilisation la plus efficiente possible, cette aide portera sur un volume maximum correspondant à la moitié des achats d'engrais azotés réalisés lors de l'exercice passé. Un plancher de 750 € sera appliqué afin de concentrer le soutien sur les exploitations pour lesquelles l'enjeu est le plus fort. La Commission européenne avait demandé une aide ciblée : il fallait donc des critères. Les achats réalisés entre le 1er juin et le 1er octobre 2026 seront éligibles au dispositif. Au 1er octobre, nous ferons le point sur la situation des engrais, notamment au regard de l'évolution du cessez-le-feu, et nous déciderons de la suite pour ne pas laisser au bord du chemin les filières dont les récoltes sont plus tardives, si le prix des engrais demeurait durablement élevé.
Mon message aux agriculteurs est donc clair : achetez maintenant vos engrais et sécurisez vos semis grâce à cette aide exceptionnelle de compensation. Nous refusons qu'une crise géopolitique internationale conduise nos agriculteurs à renoncer à produire. Soutenir l'achat d'engrais aujourd'hui, c'est préserver les récoltes de demain. Protéger le revenu des agriculteurs, c'est garantir notre souveraineté alimentaire. C'est exactement le sens de l'action que le gouvernement mène aujourd'hui aux côtés du monde agricole.
Baisser de 50 % la consommation d'engrais azotés d'ici 2030
Voilà pour le court terme. À moyen terme, notre responsabilité est de réduire notre dépendance aux importations d'engrais et de gagner en souveraineté. C'est tout le sens de notre "plan engrais", qui s'inscrit pleinement dans celui présenté par la Commission le 19 mai dernier — un plan européen que la France a largement contribué à nourrir. Notre plan national sera prochainement mis en consultation. Pour devenir autonome en engrais, le chemin est clair. La France a besoin de réduire de 50 % sa consommation d'engrais azotés, par la réduction des usages, l'accroissement du recours aux engrais organiques, et l'augmentation des capacités de production nationales pour traiter les besoins qui demeureront en engrais azotés. Si nous n'apprenons pas à les utiliser plus efficacement *(NDLR : les engrais azotés)*, nous resterons durablement vulnérables. Il faut donc renforcer les outils de pilotage des apports azotés pour les ajuster au plus près des besoins réels des cultures, au moment où elles en ont le plus besoin pour se développer. Ces outils d'aide à la décision permettent, par exemple, jusqu'à 15 % d'économies d'azote. Nous devons plus largement développer nos cultures de légumineuses, moins gourmandes en engrais, avec un objectif de 2,7 millions d'hectares cultivés d'ici 2030. C'est le sens de l'appel à projets "protéines végétales" que j'ai lancé début juillet. Le deuxième axe consiste à développer des alternatives aux engrais d'origine fossile. Il nous faut pour cela valoriser les solutions organiques sur le terrain, comme les biodéchets et les effluents d'élevage. 24 % de nos besoins en azote minéral pourraient être couverts par nos ressources organiques. »
Sébastien Martin, ministre délégué à l'industrie : 2 milliards d'euros pour produire des engrais bas carbone en France
« Il y a le changement des pratiques, et il y a aussi la reconquête de notre autonomie stratégique — et donc la nécessité de pouvoir produire des engrais azotés bas carbone en France. La France peut d'ores et déjà produire plus de 30 % de ses besoins en engrais azotés, essentiellement des ammonitrates. Aujourd'hui, quatre sites portent cette production. Pour renforcer cette filière et produire davantage d'engrais décarbonés en France, l'État accompagne les projets d'ouverture d'usines, de modernisation, d'électrification et de décarbonation. Nous devons tout faire pour accompagner la sortie de ces dépendances. Pour concrétiser cet accompagnement, nous engageons un plan d'investissement de 2 milliards d'euros sur dix ans, avec un soutien public de 620 millions d'euros. Ce plan financera trois projets industriels. Le premier, à Grand-Quevilly en Normandie, vise à accompagner un projet de modernisation et de décarbonation de la production d'acide nitrique. Le deuxième, également en Normandie, au Havre, prévoit une unité de production d'hydrogène par électrolyse qui permettra d'alimenter le site de production d'ammoniac de Yara en hydrogène vert, pour réduire sa dépendance au gaz. Le troisième projet se situe dans la Somme : il soutiendra le projet FertigHy, qui permettra la création d'une nouvelle usine de production d'engrais bas carbone, 100 % à base d'hydrogène, et augmentera nos capacités de production d'engrais azotés de 20 % d'ici 2032. Cette stratégie s'inscrit dans une cohérence globale que le gouvernement construit pour l'avenir de l'industrie en France, notamment avec le développement de la filière hydrogène et le plan d'électrification annoncé par le Premier ministre. Décarboner nos usines, c'est aussi sécuriser notre souveraineté alimentaire — et donc notre souveraineté tout court. »