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Jeudi 19/02/2026

Les néo-précipitations hivernales, de l’eau au moulin du stockage, mais à quel prix ?

L’épisode d’intempéries et de crues, d’une « ampleur exceptionnelle », notamment dans des régions sujettes à des tensions hydriques estivales, fait remonter à la surface le sujet du stockage de l’eau. Moyennant finances et gouvernance territoriale, nuance le Conseil d’analyse économique.

« L’épisode est d’une ampleur exceptionnelle, de par son étendue géographique et la conjugaison des facteurs météorologiques et inédits », a déclaré jeudi Mathieu Lefèvre, ministre délégué chargé de la Transition écologique alors qu’une grande partie de la France subit les affres d’une pluviométrie exceptionnelle depuis plusieurs semaines, alors que l’épisode n’est pas terminé.

Image satellite représentant la rivière atmosphérique (Sources : Windy.com et Nicolas Le Friant pour l’illustration)
Image satellite représentant la rivière atmosphérique (Sources : Windy.com et Nicolas Le Friant pour l’illustration)

« Toutes ces intempéries - inondations, crues et tempêtes - peuvent s’expliquer du fait de la mise en place, depuis de longues semaines, d’un flux océanique subtropical soutenu, véhiculant une masse d’humidité très importante », expliquait récemment sur Pleinchamp le météorologue Nicolas Le Friant, évoquant un phénomène de « rivières atmosphériques » véhiculant des quantités énomes de vapeur d’eau.

Selon Météo-France, Il pleut de manière discontinue sur l'Hexagone depuis le 14 janvier, soit 36 jours consécutifs (en date du 19 février). Il s’agit de la série de jours de pluie consécutifs la plus longue mesurée en France depuis le début des mesures en 1959, devant 2023 (32 jours, du 18 octobre au 18 novembre 2023). Est compté comme « jour de pluie » une journée dont le cumul moyen sur le pays égale ou dépasse 1 millimètre. Depuis le 1er janvier, le ciel a réservé 6 jours de répit seulement sur 48. Il est ainsi tombé l’équivalent d’un hiver entier de précipitations, voire plus, sur la pointe bretonne, un large quart sud-ouest et le pourtour méditerranéen et sur des sols saturés en eau, limitant l’infiltration des pluies et provoquant des inondations importantes sur une grande partie du pays.

« L’Etat sera à vos côtés » annonce la ministre de l’Agriculture

Les inondations et crues ont causé plusieurs victimes et les dégâts matériels vont probablement se chiffrer en milliards d’euros, les inondations ayant frappé de nombreuses agglomérations.

Sur le plan agricole, même si là aussi l’évaluation des dégâts est encore largement prématurée, la ministre de l’Agriculture Annie Genevard a pris les devants en annonçant, sur le réseau X, qu’après « instruction, le dispositif des calamités agricoles indemnisera les agriculteurs particulièrement touchés ayant connu des pertes de fonds. Aussi, pour les pertes de récolte, l’indemnité de solidarité nationale viendra en aide aux agriculteurs particulièrement sinistrés ». « L’Etat sera a vos côtés », a écrit la ministre, qui a demandé à la MSA d’examiner les possibilités d’étalement des cotisations sociales des exploitations en difficulté.

Le stockage refait surface

Inéluctablement, ce trop-plein d’eau au cœur de l’hiver relance le de débat sur le stockage. « Ces événements, liés à une pluviométrie particulièrement abondante à des intervalles rapprochés, rappellent avec force une réalité désormais structurelle : l’eau est de plus en plus abondante en hiver et de plus en plus rare en été, mettant ainsi en lumière un décalage croissant entre le moment où l’eau tombe et celui où nos territoires et notre agriculture en ont besoin », déclarent dans un communiqué Irrigants de France, pour qui ces » inondations ne sont pas seulement un signal d’alerte climatique : elles illustrent la problématique de notre politique nationale de gestion de l’eau et le besoin de l’adapter instamment pour continuer à produire ».

"Ne pas stocker l’eau qui est en excès l’hiver pour la réutiliser quand elle manque l’été, c’est une folie"

L’association rappelle que la France, qui reçoit plus de 500 milliards m3 d’eau chaque année sur l’ensemble du territoire » n’a besoin que de 3 milliards m3 pour irriguer ses cultures. « Désormais, et alors qu’il est tombé en quelques heures, l’équivalent des besoins annuels d’irrigation de notre pays, nous devons en avoir la certitude : ne pas stocker l’eau qui est en excès l’hiver pour la réutiliser quand elle manque l’été, c’est une folie qui revient à souffrir doublement, en subissant à la fois les inondations et les sécheresses. », déclare Eric Frétillère, président d’Irrigants de France.

Les constats d’Irrigants de France sur le phénomène en cours

- en Dordogne, alors que la rivière Vézère possède un débit hivernal de 100m3/s, ce dernier a dernièrement été multiplié par 6. En une demi-journée, la rivière a rejeté 32 millions de m3 d’eau douce vers la mer, soit l’équivalent d’une année d’irrigation pour le département ;

- en Vendée, ce sont 7,2 millions de m3 qui se sont écoulés en 10h lors d’une crue, soit l’équivalent du volume de stockage retiré aux agriculteurs vendéens par la décision du tribunal administratif de Poitiers de suspendre les projets de réserve sur le territoire ;

• en Nouvelle-Aquitaine, le débit de la Garonne a atteint les 8000 m3/s par soit 700 millions de m3 en une seule journée, ce qui représente les besoins annuels d'irrigation pour la France entière en seulement 4 jours ;

• dans les Pyrénées-Atlantiques, même constat pour les Gaves de Pau et d’Oloron qui ont vu s’écouler plus de 116 millions de m3 par jour lors du pic, quand la consommation annuelle du département pour l’irrigation est de 30 millions de m3 soit 4 ans de besoins en une seule journée.

Le financement, l’angle mort du stockage (et des cycles de l’eau)

Evaporation importante, perturbation des cycles naturels, eutrophisation et atteinte à la biodiversité, accaparement, financements publics au profit d’une minorité d’agriculteurs et de productions destinées à l’exportation etc. : le sujet du stockage de l’eau fait depuis des années l’objet de controverses et tensions au sein même de la profession, qui n’a d’égal que l’état de tension hydrique qui sévit ici ou là plus ou moins tous les étés. Derrière cette « guerre » de l’eau, il y a aussi la bataille du coût et du financement des infrastructures à même de tamponner les effets du changement climatique sur le cycle de l’eau.

Dans un rapport publié en janvier dernier, intitulé « L’eau sous tension : concilier sobriété

hydrique, équité et investissement », le Conseil d’analyse économique (CAE), rattaché aux services du Premier ministre, jugeait « à bout de souffle » le modèle économique du petit cycle de l’eau (production, distribution et assainissement), avec un réseau d’eau potable « vieillissant », laissant fuiter environ un litre sur cinq avant le robinet des usagers.

« Manque d’investissement chronique »

Quant au grand cycle de l’eau (processus naturels de circulation de l’eau entre l’atmosphère, les océans, les sols et les nappes phréatiques), il est décrit comme « sous-financé », les politiques de prévention des inondations, de renaturation des rivières ou de stockage hivernal souffrant « d’un manque d’investissement chronique ». A propos des « mégabassines », le CAE estime qu’une conditionnalité à leur réalisation et aux aides afférentes pourrait être envisagée. « Elle reposerait sur des contrats d’engagement liant les bénéficiaires à des changements de pratiques agricoles vers plus de sobriété hydrique ».

Les crues en cours, qui mettent à mal nombre de digues et qui soulignent les défauts d’entretien des cours d’eau, sont un révélateur de la sécheresse financière des politiques de l’eau. En 2024, l’Etat s’est du reste délesté des 1500 km répertoriés, en les confiant aux intercommunalités, en les autorisant à lever une taxe de 40 euros par personne et par an.

Niveau des nappes et tendances évolutives en date du 15 février 2026 (Source : BRGM)
Niveau des nappes et tendances évolutives en date du 15 février 2026 (Source : BRGM)

En attendant, les nappes se rechargent. Selon le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) est « active » avec la recharge est active, avec 77% des niveaux en hausse. « En matière de stockage de l’eau, l’enjeu fondamental est de recharger les nappes souterraines, estime le CAE. En effet, 60 % de l’eau potable et un tiers de l’irrigation agricole dépendent des eaux souterraines menacées de diminuer de 10 à 40 % d’ici 2050 ». Le CAE estime que la recharge artificielle, dans des contextes hydrogéologiques qui s’y prêtent, peut être une réponse complémentaire à la préservation des écosystèmes naturels, à la limitation de l’artificialisation des sols, au développement de solutions fondées sur la nature et à l’adoption de pratiques agricoles durables « afin de répondre à un déficit en eau structurel ».

Mais le CAE prévient : « L’optimisation des pratiques des usagers, notamment agricoles, et le renforcement des capacités de stockage, bien que nécessaires, demeureront insuffisants pour éviter l’intensification des tensions sur l’eau. La sobriété hydrique doit donc être au cœur des préoccupations des pouvoirs publics ». Et en toute état de cause, « la gouvernance territoriale de l’ensemble des usagers de ces projets reste à Inventer ».